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1er mai 2015.

"Droit humain à l’eau : justice ou … imposture ?"

Ce titre est aussi celui choisi par Mme Evelyne Fiechter-Widemann (...)

Ce titre est aussi celui choisi par Mme Evelyne Fiechter-Widemann pour la thèse de doctorat en théologie qu’elle a soutenue fin mars 2015 à l’Université de Genève. Cette interrogation, elle l’a encore formulée d’une manière un peu moins sibylline : "La communauté internationale, en liant artificiellement l’eau à un droit, a-t-elle pris la bonne direction pour lutter contre la pauvreté hydrique ? Si oui, nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. Sinon, nous sommes en pleine imposture." Elle s’en explique dans l’entretien ci-dessous, non sans décrire brièvement, au préalable, comment elle est personnellement passée d’une longue carrière d’enseignante en droit et d’avocate à l’écriture d’une thèse de doctorat en théologie sur le droit humain à l’eau.

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- Evelyne Fiechter-Widemann :
"J’ai grandi à Genève et j’ai toujours été confrontée à la stature de Calvin, qui était non seulement théologien mais aussi juriste. À la fin de ma carrière professionnelle, je n’ai donc eu aucune difficulté particulière de passer du droit à la théologie qui m’a toujours passionnée. S’agissant du droit à l’eau, j’ai découvert cette problématique lorsque j’exerçais un mandat au sein du conseil de fondation de l’EPER, œuvre d’entraide de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse. Certains de ses membres s’interrogeaient à l’époque sur l’opportunité d’entretenir des relations privées avec des responsables d’une multinationale contestée pour occuper une place importante dans le marché de l’eau. Cela m’a incitée à pousser plus loin mes recherches sur ce sujet."

-  aqueduc.info : Vous partagez aujourd’hui votre vie entre Genève et Singapour. Est-ce que le fait de vivre en Asie a changé votre manière de regarder l’eau ?

- "Cela a été très important pour moi. J’ai découvert une ville-État, certes renommée aujourd’hui pour son extraordinaire développement économique, mais qui, il y a cinquante ans, au moment de son indépendance, était surtout connue pour son insalubrité. Je ne m’étais jamais imaginé que l’on pouvait changer la vie de toute une population si l’on s’occupait de la ressource-eau selon les principes d’une application juste du droit, sa mise en œuvre impliquant une lutte sans merci et sans concession contre la corruption. C’est ce que l’on a coutume d’appeler la bonne gouvernance."

- Le titre de votre thèse a de quoi surprendre : "Droit humain à l’eau : justice ou … imposture ?"

- "C’est d’abord un problème de vocabulaire. Dans la Grèce antique, le même mot – dikè – disait à la fois le droit et la justice, ce qui est le cas aussi en allemand avec le mot Gerechtigkeit. Mais en français on a le sentiment qu’il s’agit de deux concepts différents. Ceux qui se battent pour le droit à l’eau se battent contre une injustice. Si on dit droit humain, il faut dire en même temps justice.

Si je pose la question de l’imposture, c’est parce que je me demande comment exprimer le fait que le droit humain n’est pas quelque chose de définitivement acquis. Je ne veux pas décevoir celles et ceux qui vivent véritablement au cœur de la crise de l’eau. Ne leur fait-on pas miroiter quelque chose d’inatteignable ? N’y a-t-il pas un immense fossé entre les promesses qu’on leur fait et le minimum d’infrastructures que l’on tarde à mettre en place pour qu’ils aient un accès effectif à une eau saine et salubre ?

C’est le genre d’interrogations que j’ai commencé à me poser lorsque j’ai constaté que ce nouveau droit non seulement ne faisait pas l’unanimité mais qu’il suscitait aussi la controverse parmi les juristes comme au sein des Églises chrétiennes."

- L’eau est répartie de manière très inégale, dans l’espace - il y a des régions du monde très arrosées et d’autres très arides - et dans le temps - avec parfois un gros déséquilibre dans l’alternance des saisons sèches et humides. Que peut faire le droit face à ces inégalités souvent imputables à la nature ?

- "L’ONU, dans les questions du droit à l’eau, part effectivement du constat que cette ressource est inégalement répartie dans le monde, et qu’il y a là une injustice qu’il faut compenser par un droit. Mais, conceptuellement parlant, poser le problème dans ces termes n’est pas sans risques. Les droits humains ne sont pas nés du jour au lendemain et si l’on regarde comment on en est arrivé là, on s’aperçoit que c’est le résultat d’une longue évolution d’idées qui s’inscrivent dans le patrimoine culturel de l’Occident.

Pour ma part, je me suis plus particulièrement intéressée à trois figures emblématiques qui, me semble-t-il, incarnent le mieux les deux grandes visions diamétralement opposées, verticales ou horizontales, que l’on peut avoir du droit et de la justice : pour le réformateur français Jean Calvin, les comportements humains découlent de la mise en pratique des commandements divins ; l’avocat et théologien hollandais Hugo de Grotius, pour sa part, a élaboré une notion de droit naturel mixte qui n’est pas fait seulement d’obéissance de l’homme à Dieu mais aussi de rapports interpersonnels entre les humains ; quant au philosophe allemand Emmanuel Kant, il s’est intéressé avant tout à la manière qu’a l’homme de suivre ce que lui dicte sa raison et développé le concept de dignité humaine que l’on retrouve dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Paradoxalement, ces différentes visions du monde semblent se rejoindre quand on parle du droit humain à l’eau, grâce aux concepts de liberté et de responsabilité."

- Pendant longtemps, en particulier pendant les périodes de guerre froide, les gouvernements se sont divisés autour des droits humains entre d’une part les droits civils et politiques qui donnent la priorité à la protection de la vie et de la liberté et d’autre part les droits économiques, sociaux et culturels, axés d’abord sur la réalisation du bien-être. Le droit à l’eau en porte-t-il les traces ?

- "Oui, pour moi le droit à l’eau porte les stigmates de ce conflit. En effet, on ne trouve pas ce droit (ou prérogative) noir sur blanc dans la Déclaration universelle des droits de l’homme ni dans les deux grands Pactes qui s’y rattachent. Or les uns postulent que le droit à l’eau découle prioritairement du droit à la vie (article 3 de la Déclaration), les autres assurent qu’il est compris dans le droit à l’alimentation (article 25), un des critères de bien-être. C’est donc choisir entre liberté et sécurité matérielle, belle ambiguïté, s’il en est ! Les Nations Unies ont apparemment choisi la seconde option, comme les Eglises de Suisse et du Brésil en 2005. Le Conseil œcuménique des Eglises lui, en 2006, a choisi le premier terme de l’alternative.

Personnellement, j’estime qu’il faut prendre en compte les différents usages de l’eau : le droit humain à l’eau comme besoin absolument nécessaire à la survie est une valeur métaphysique qui relève donc entièrement du droit à la vie. C’est l’eau à valeur éthique ou morale. Pour tous les autres usages de l’eau - pour le bien-être et pour la production agricole, industrielle, énergétique et autres - il convient à mon avis d’appliquer un autre critère, à savoir celui que les Grecs désignaient par le mot adiaphora, c’est-à-dire les choses indifférentes, contingentes et extérieures à soi-même, et dont la valeur dépend seulement de l’usage qu’on en fait. L’eau ici n’a pas de valeur éthique en soi du tout. Ce qui a valeur morale en revanche, c’est sa bonne gestion, selon les principes de bonne gouvernance politique et économique."


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C’est en Afrique subsaharienne que se trouve la plus grande proportion d’habitants (de 25 à plus de 50 %) n’ayant pas encore accès à des points d’eau améliorés (Source : OMS/Unicef, 2014)


- On dit volontiers qu’il ne sert à rien d’énoncer des droits si en même temps on ne définit pas les devoirs. L’ONU affirme pour sa part que la responsabilité de la mise en œuvre du droit à l’eau incombe d’abord aux États : ce sont eux qui doivent faire en sorte que tout un chacun ait accès à l’eau dont il a besoin pour vivre. Mais vous semblez ne pas leur faire entièrement confiance …

- "L’une des pierres d’achoppement dans la coopération internationale, c’est que d’aucuns prônent une justice distributive globale qui contraindrait les nations bien portantes à se porter au secours des nations démunies. Ils croient trouver appui pour cela chez le philosophe américain John Rawls qui a développé toute une métaphore autour des États fourmis et des États cigales. Mais je suis d’avis que ce serait une erreur, notamment dans le contexte de l’accès à l’eau potable, de résoudre les problèmes uniquement par le biais d’une politique de redistribution alors que nous savons bien que nombre d’États dits défaillants devraient d’abord prendre eux-mêmes leur destin en mains et mettre fin à leurs pratiques de corruption.

Là où l’état de droit n’existe pas et que les populations sont en difficultés, ce n’est sans doute que l’aide individuelle, l’engagement d’ONG dans des actions ponctuelles ou une coopération internationale adéquate qui peuvent apporter des solutions pour parer aux carences de l’État."

- Les théologiens ont-ils, sur le droit à l’eau, quelque chose à dire de plus ou de différent de ce que disent les juristes ?

- "Les juristes essaient toujours de définir les règles de comportement, de convaincre les gouvernants d’énoncer ces règles et de les faire appliquer. Les théologiens ont, quant à eux, une liberté de penser beaucoup plus grande et peuvent faire référence à une multitude de sources culturelles à partir desquelles on peut constamment se remettre en cause et reconstruire quelque chose de nouveau pour les besoins de notre temps. C’est ce que j’ai tenté de faire dans ma recherche en faisant appel à un éventail multiforme de points de vue.

Mais j’aimerais dire aussi qu’il serait dommage de ne voir dans l’eau qu’une simple ressource pour couvrir des besoins. Il faut aussi lui reconnaître son rôle le plus noble qui consiste à réconcilier l’être humain avec lui-même et avec l’autre, pour une autre justice, une justice d’amour, au-delà des clivages politiques et religieux."

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt


- La thèse de doctorat de Evelyne Fiechter-Widemann, "Droit humain à l’eau : justice ou ... imposture ?",
est disponible sur le site archive ouverte de l’Université de Genève.




Infos complémentaires

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Au Zimbabwe comme un peu partout en Afrique noire, la corvée d’eau se décline au féminin.
(photo E.Fiechter-Widemann)

- Lire aussi l’édito Marathon féminin
de mai 2015


Femme, gouvernance,
paix :"triade gagnante
pour une éthique
de l’eau potable"

"L’enquête sur le terrain et les interviews entreprises constituent l’échafaudage qui m’a permis de construire et d’accompagner ma réflexion sur les enjeux éthiques de l’eau potable aujourd’hui.

C’est au travers d’hommes et de femmes répondant à mes questions qu’il m’a paru possible de renforcer ma thèse selon laquelle l’eau éthique, celle des besoins vitaux en cas de pauvreté extrême, ne pouvait avoir des chances d’être valablement défendue pour le bien de tous que si des terrains aussi sensibles que ceux touchant au rôle de la femme dans la gestion de l’eau, et au double rôle des États pour une meilleure gouvernance et pour la paix, n’étaient sérieusement investis.

En résumé, il me paraît futile et vain de s’en tenir à la proclamation de journées de l’eau et autres campagnes pour l’eau, et quelles que soient les bonnes intentions qui les fondent par ailleurs, si elles ne sont pas accompagnées, dans la pratique et dans le plus petit recoin de la planète, de la recherche des conditions à remplir pour la réalisation concrète de ce que j’appellerais la triade gagnante pour une éthique de l’eau potable : « femme, gouvernance, paix. »

Trois types d’efforts doivent en effet être consentis.

Le premier consiste à multiplier les opérations, tant par des individus que des collectivités, visant un meilleur respect et une meilleure attention à la femme pour qu’elle ait accès à une éducation susceptible de la rendre une partenaire crédible pour la gestion de l’eau. Deux conventions universelles sont à saluer à cet égard, la « Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes », datant du 18 décembre 1979 et la « Convention relative aux droits de l’enfant », du 20 novembre 1989.

Le deuxième effort consiste à lutter systématiquement contre la corruption pour assurer une meilleure gouvernance, et le troisième à former jeunes et adultes à la paix et la réconciliation.

Et il ne s’agit pas ici simplement de paroles gratuites. Elles ont été prononcées de façon des plus convaincantes par mes interlocuteurs qui, je tiens à le souligner, sont des personnes de qualité et représentent des cultures et des convictions religieuses diverses.

Si ces témoignages ont révélé que, de la parole à l’action, le chemin est encore immense à parcourir et semé d’embûches, ils me paraissent en revanche être signes d’espoir, pour autant qu’ils soient entendus."

E. Fiechter-Widemann
Extrait de la thèse de doctorat "Droit humain à l’eau : justice ou ... imposture ?" (page 307)


:: Ce qu’est
le droit à l’eau

Le droit à une eau potable salubre et propre est un droit fondamental, essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme.
   ONU, Assemblée Générale,
   résolution du 28 juillet 2010

Le droit fondamental à l’eau et à l’assainissement découle du droit à un niveau de vie suffisant ; il est indissociable du droit au meilleur état de santé physique et mentale susceptible d’être atteint, ainsi que du droit à la vie et à la dignité.
   ONU, Conseil des Droits
   de l’Homme, résolution du
   30 septembre 2010


Mots-clés

À paraître

Glossaire

  • Débâcle

    Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue sous l’acronyme anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes.

Mot d’eau

  • « Et tous ces gens
    dans l’eau ... »

    “Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous.” (Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours", 2005)



tara

l'eau est le 3em secteur le plus corrompu

l'eau est le 3em secteur le plus corrompu en 2014 après l'armement et le BTP ! Alors que c'est une ressource vitale pour l'humanité. Que font nos gouvernants pour moraliser tout cela, où trempent-ils aussi dans cette corruption, ceci expliquerai cela ? Alors que l'on voit bien que la ressource eau va finir par se raréfier. pour info 60 millions de consommateurs teste des douchettes à économie d'eau et préconise la pose de matériel d'économie d'eau sur les robinets et WC. L'étude montre qu'une famille de 4 personnes peut réduire de 30% sa facture d'eau (de 150 m3 /an à 100 m3) soit 50 m3 d'économie d'eau par an, tout en gardant le même confort. Il est indiqué que ces matériels d'économie d'eau permettent au final une économie entre 217 et 267 € /an ce qui représente 45% de la facture d'eau (30% d'économie pour l'eau et 15% supplémentaire sur l'énergie). plus d'infos sur http://www.activeau.fr/test_60_millions_de_consommateurs.htm



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