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19 novembre 2012.

Diplomaties bleues

Les chancelleries sont en train d’enrichir leur vocabulaire d’un (...)

Les chancelleries sont en train d’enrichir leur vocabulaire d’un mot nouveau : hydro-diplomatie. En plus clair, et pour reprendre le titre d’une récente conférence internationale : "un outil pour partager l’eau par delà les frontières". Ou comment faire converger les intérêts bien compris des pays riverains d’un même fleuve et de son bassin hydraulique.

Sur la planète, on a recensé très précisément 263 bassins transfrontaliers partagés par deux ou plusieurs pays. Ces bassins, qui franchissent les frontières politiques de 145 États, représentent environ 45 % de la superficie terrestre, totalisent près des trois quarts des débits fluviaux mondiaux et concernent 40 % de la population du globe. Autant dire que le sujet n’est pas anodin quand on parle de gouvernance de l’eau.

Si de plus en plus de monde s’en préoccupe aujourd’hui, c’est - comme l’explique un document d’une conférence internationale convoquée en Thaïlande fin octobre pour traiter explicitement de ce thème - parce que les changements climatiques, la croissance démographique rapide et le développement de technologies de captage d’eau accroissent les pressions sur cette ressource et que les conflits d’attribution risquent dès lors de se multiplier et de s’intensifier. Dans ce contexte, "l’hydro-diplomatie est un outil essentiel pour garantir que les ressources en eau partagées sont gérées efficacement, durablement et équitablement" (1).

Dans ce domaine, il n’existe à l’heure actuelle aucun instrument juridique universel auquel les États pourraient se référer pour résoudre leurs différends. Les Nations Unies ont bien tenté de le faire en chapeautant en 1997 la Convention de New York sur "le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation", mais, quinze ans plus tard, il manque encore sept ratifications à ce traité qui en a besoin de 35 pour entrer en vigueur. Par contre, au niveau régional, la Commission économique des Nations Unies pour l’Europe avait réussi, en 1992 déjà, à se doter d’une "Convention sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux" ratifiée à ce jour par 39 de ses 56 États membres (2).

Guerres de l’eau, mythes et réalités

Le spectre des guerres de l’eau est de plus en plus fréquemment agité dans certaine presse, mais de l’avis de nombreux experts cette image semble relever davantage du mythe que d’une sérieuse analyse politique (3). Selon le site de l’ONU consacré à la Décennie de l’eau 2005-2015, il n’y a eu au cours du dernier demi-siècle que 37 conflits graves impliquant des violences alors que pendant la même période pas moins de 147 traités ont été signés en matière d’utilisation des eaux transfrontalières (4), sans parler des multiples organismes interétatiques ou régionaux de coopération destinés à gérer un tant soit peu les problèmes communs et régler d’éventuelles disputes.

Les lieux de friction existent et inquiètent à plus d’un titre. On n’en dressera pas ici la liste, mais au simple énoncé de quelques noms de grands fleuves et bassins versants - du Sénégal au Mékong en passant par le Nil, le Jourdain, le Tigre ou l’Euphrate - des images surgissent aussitôt qui disent la nécessité et l’urgence de conciliations, de concertations et de coopérations. Faut-il rappeler que les mots ’riverain’ et ’rival’ ont une même racine étymologique, à savoir les bords de cours d’eau dont on tire de multiples avantages et qui de ce fait peuvent susciter des conflits d’usage entre gens de rives opposées ou de populations d’amont et d’aval ?

"Permettre aux États d’équilibrer leurs intérêts"

C’est ici qu’apparaît l’hydro-diplomatie, cet outil qui - selon Ganesh Pangare, directeur de programme à l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) - devrait "permettre aux États d’équilibrer leurs intérêts en tenant compte de leur souveraineté nationale tout en renforçant la coopération régionale avec les pays qui partagent des ressources communes. Garantir que les ressources hydriques partagées soient gérées de manière efficiente, durable et équitable est quelque chose qui n’a pas de prix".

Au début de l’année, une mission parlementaire française avait publié un rapport d’information dans lequel elle avançait des propositions pour une meilleure gouvernance de l’eau au niveau mondial et une véritable hydro-diplomatie. L’un des principaux arguments avancés était de nature économique : "l’utilisation solidaire et coopérative d’un cours d’eau permet de tirer plus de bénéfices qu’une utilisation unilatérale et exclusive. L’utilisation partagée d’une ressource permet une optimisation de l’usage qui en est fait pour tous les États riverains." (5) Soit dit en passant, ce rapport avait créé la polémique autour de sa prise de position sur le Moyen-Orient où l’eau est présentée comme "révélatrice d’un nouvel apartheid".

Fin septembre à New York, le ministre suisse des affaires étrangères, Didier Burkhalter (6), avait également souhaité que les Nations Unies encouragent le renforcement des mécanismes de gestion coopérative des bassins transfrontaliers aux niveaux national et international : "la Suisse soutient le développement de nouveaux vecteurs d’influence pour les négociations et la coordination politiques : diplomatie de l’eau, contacts à haut niveau et cofinancement de projets concrets dans des régions et des endroits clés recélant un fort potentiel de conflit lié à l’eau." Et Didier Burkhalter de citer en exemple les initiatives dites Blue Peace, qui visent à une gestion commune, par les pays directement concernés, des questions liées à la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et dans le Bassin du Nil.

Il y a quelques années déjà, le directeur général des ressources hydrauliques du Liban, Fadi Comair, (7) avait été l’un des premiers à parler d’hydro-diplomatie et à en décrire les principaux bienfaits directs ou indirects : meilleure gestion de l’écoulement des cours d’eau, prévention des risques d’inondation et de pollution, croissance économique du bassin et les opportunités d’investissement, stabilité politique et paix durable entre pays riverains, etc. Ce nouveau concept de coopération régionale par le biais de l’eau ne peut, dit-il, que susciter une véritable dynamique de développement.

Fleuves rassembleurs

La coopération internationale dans le domaine de l’eau - dont on rappelle que l’ONU en a fait dans son calendrier le thème principal de l’année 2013 - ne se joue pas uniquement sur le terrain des adductions, de l’irrigation, de l’assainissement et autres champs techniques des partenariats financiers et des transferts de compétences, mais aussi sur celui de la "haute politique" et de la diplomatie internationale.

L’objectif à long terme n’est ni plus ni moins que de créer des entités transfrontalières à l’échelle des bassins versants, de faire s’estomper les risques de tragédies humaines provoquées par les catastrophes naturelles et les violences de toutes sortes, de croire davantage à la capacité des cours d’eau de rassembler autour d’eux plutôt que de servir de barrières et d’alimenter la violence. "Aux risques des guerres de l’eau, doivent se substituer des guerres contre la misère, l’insalubrité et l’absurdité", comme dit le rapport français sur la géopolitique de l’eau. Bref, la paix bleue, plutôt que la peur de même couleur.

Bernard Weissbrodt


Notes

(1) Conférence organisée le 31 octobre 2012 à Chiang Rai (Thaïlande) par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)
(2) Sur cette convention, consulter le site de la CEE-ONU
(3) Lire à ce propos, dans aqueduc.info, l’article de Sylvie Paquerot : Le spectre des ’guerres de l’eau’
(4) Site des Nations Unies consacré à la décennie de l’eau 2005-2015, Eaux transfrontalières
(5) Voir, dans aqueduc.info, davantage de détails concernant ce rapport français sur "La géopolitique de l’eau"
(6) Voir, dans aqueduc.info, l’article "La Suisse demande à l’ONU d’inscrire le thème de l’eau à son agenda".
(7) Fadi Comair, "Faire Face aux Crises de l’Eau Douce dans le Bassin Méditerranéen", Unesco, 2008, document disponible sur le site waterconference.org




Infos complémentaires

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EXEMPLE DE BASSIN TRANSFRONTALIER :
LE NIL

Superficie :
3’112’380 km2
Population (estim.) :
127 Mio habitants
Longueur du fleuve :
6’600 km
Pays riverains :
Burundi, R. D. Congo, Égypte, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Rwanda,
Soudan, Soudan du Sud,
Tanzanie, Uganda.
(Données et carte ESS)


:: Géopolitique de l’eau

Le rapport français d’information sur "La géopolitique de l’eau" (2012) la définit comme étant "l’étude des rivalités de pouvoirs s’exerçant sur des eaux ou sur un ou des territoires disposant de ressources en eau, qu’il s’agisse de conflits ou de coopérations entre États, entre pouvoirs locaux, entre forces économiques et sociales, entre usages, entre fonctions de la ressource, l’ensemble de ces éléments entrant en interaction simultanément, selon des modalités singulières et dans une géographie donnée" (voir note 5).


:: Hydro-diplomatie

"Trois éléments sont au coeur de l’hydro-diplomatie, qui correspondent étroitement aux principaux objectifs de la Charte des Nations Unies Il s’agit de :
1. la nature préventive de la diplomatie dans le maintien de la paix et de la sécurité ;
2. la nécessité d’un dialogue dans lequel la diplomatie bilatérale traditionnelle est complétée par une diplomatie multilatérale et à niveaux multiples ;
3. la notion de responsabilité collective de la communauté internationale.
La gouvernance de l’eau dans un contexte de ressources en eau transfrontalières requiert un véritable engagement d’un grand nombre d’acteurs au travers de mécanismes opérationnels et fonctionnels, formels et informels, mais il n’existe bien sûr pas de formule unique s’appliquant à toutes les situations.
(Extrait du "Manuel sur la gestion intégrée des ressources en eau dans les bassins des fleuves, des lacs et des aquifères transfrontaliers" - ouvrage collectif disponible notamment sur le site du Réseau International des Organismes de Bassin)


:: 145 accords sur des eaux transfrontalières

Le site des Nations Unies consacré à la décennie de l’eau 2005-2015 (voir note 4) détaille les différents secteurs des 145 accords qu’il a recensés dans le domaine des eaux transfrontalières :
- hydroélectricité (57)
- utilisation de l’eau (53)
- gestion des crues (13)
- allocations industrielles (9)
- navigation (6)
- pollution (6)
- pêche (1)


:: Deux exemples suisses de coopération transfrontalière dans le domaine de l’eau

- La Commission internationale pour la protection du Rhin (CIPR) a été fondée en 1960 par cinq pays (Suisse, Allemagne, France, Luxembourg et Pays-Bas) auxquels se sont plus tard associés l’Union européenne, l’Autriche, le Liechtenstein, l‘Italie et la Région wallonne. Au centre de ses activités : le développement durable du Rhin, de son milieu alluvial et l’atteinte du bon état dans toutes les eaux du bassin. Son secrétariat, établi à Coblence (Allemagne), est également chargé de la mise en œuvre de la Convention pour la protection du Rhin signée en 1999.

- La Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL), créée conjointement en 1962 par les gouvernements suisse et français, regroupe des collectivités publiques et scientifiques des deux pays. Elle est chargée de surveiller l’évolution de la qualité des eaux du lac Léman, du Rhône et de leurs affluents. Elle recommande les mesures à prendre pour lutter contre la pollution et contribue à coordonner la politique de l’eau à l’échelle du bassin lémanique. Son secrétariat est installé à Nyon (Suisse).

Mots-clés

Mot d’eau

  • Eurêka !

    Comment mieux exprimer l’ivresse dont la raison, heureuse, fait flotter dans l’eau et l’intuition, bienheureuse, léviter dans l’air ? Archimède sentit le mouvement et se leva de l’émotion de ces deux éléments, comme s’il entendait le murmure des ondes et la vibration du vent. Et j’entends eurêka comme ce triple écho et du corps et de l’air et de l’eau. (Michel Serres [décédé le 1er juin 2019], "Biogée", 2010)

Glossaire

  • Karst

    Ce mot, dérivé du nom d’un haut-plateau des Balkans, s’applique à un relief ou à un massif dont les roches calcaires ont été fortement érodées par l’eau, en surface (dolines, emposieux, lapiaz, etc.) et en profondeur (cavernes, grottes, gouffres, etc.), ce qui se traduit aussi au fil des infiltrations en sous-sol par des structures très complexes de circulation d’eau et de résurgences. Ces formes géologiques portent ici et là différents noms, telles les "causses" dans le Massif central français.


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