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12 décembre 2015.

Le dérèglement climatique, c’est aussi le dérèglement du cycle de l’eau

Exit la COP21. Avec les résultats que l’on sait. Et un silence (...)

Exit la COP21. Avec les résultats que l’on sait. Et un silence persistant sur les interactions entre l’eau et le climat. Car ce n’était pas la priorité des gouvernements. Reste qu’à Paris, en dehors du cadre des négociations, la société civile s’est mobilisée pour lui faire un peu de place. Des engagements ont certes été pris. Seront-ils mis en pratique ?



SOMMAIRE
- Aucune trace de l’eau dans l’Accord de Paris
- Des ONG inquiètes
- Une problématique sous-estimée
- "On prend la nature pour un cadre immobile"
- La vulnérabilité des grandes zones urbaines
- Un "Pacte de Paris" pour combler le vide
- Que dit le secteur privé ?
- Le dire et le faire



Aucune trace de l’eau dans l’Accord de Paris

À Paris, plus précisément sur le site spécialement aménagé au Bourget et après deux semaines de négociations ardues, la COP21 – la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques - s’est donc conclue le 12 décembre 2015 par l’adoption d’un accord visant "à renforcer la riposte mondiale à la menace des changements climatiques, dans le contexte du développement durable et de la lutte contre la pauvreté".

Mais, comme lors d’un précédent grand rendez-vous du même acabit – la COP15 organisée à Copenhague en 2009 (1) – les questions liées aux impacts des changements climatiques sur les ressources en eau ne figuraient pas dans le programme intergouvernemental. On ne trouve donc "logiquement", noir sur blanc, aucune trace de l’eau dans l’Accord de Paris. Juste le mot océan, au détour d’une phrase, où il est question de veiller à l’intégrité de tous les écosystèmes et à la protection de la biodiversité.

Les négociateurs se sont en effet focalisés sur une seule problématique : diminuer les émissions de gaz à effet de serre qui sont générées par la combustion de charbon, pétrole et gaz et qui, selon la plupart des scientifiques, expliquent en grande partie le réchauffement actuel du climat. On peut toutefois se demander s’il se justifie vraiment de compartimenter pareillement les questions environnementales.

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Des ONG inquiètes

Si l’eau n’a trouvé aucune place dans l’accord négocié par les États, ce n’est pas le cas du côté de la société civile. Avant même que ne s’ouvre la COP21, plusieurs organisations et associations engagées dans le domaine de l’eau, ne comprenant pas le pourquoi d’une telle omission, avaient dit leur inquiétude et réclamé que les plans d’action s’intéressent aussi au devenir des écosystèmes aquatiques. Et pour cause.

Du côté par exemple de la Coordination eau bien commun France et de l’initiative Eau, planète et peuples (2), on explique que

"le changement climatique est intrinsèquement lié à l’eau, tant par ses causes que par ses conséquences. Les conséquences sont connues : sécheresse, désertification, inondations, et autres catastrophes climatiques sont toutes liées au surplus ou à la pénurie d’eau. En ce qui concerne les causes, notre gestion de l’eau est rarement considérée comme un des facteurs du changement climatique. Pourtant, en déforestant, en imperméabilisant les sols, en surexploitant les nappes phréatiques pour des usages industriels ou énergétiques, ou en pratiquant l’agriculture intensive, nous asséchons et appauvrissons les sols et perturbons le cycle de l’eau."

Ces militants de la cause de l’eau sont convaincus que la maîtrise des changements climatiques passe aussi par d’autres formes de gestion plus proches de ses rythmes naturels et plus économes de la ressource :

"partout dans le monde, des alternatives urbaines agricoles, énergétiques et industrielles respectueuses du cycle de l’eau et du climat existent et se multiplient. Pendant la COP21, l’objectif sera d’expliciter ce lien entre eau et climat et de mettre en valeur ces alternatives qui nous permettent de lutter contre le changement climatique en respectant le cycle de l’eau et en garantissant le droit à l’eau pour tous."

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Une problématique sous-estimée

Fort heureusement, hors de la zone formelle des négociations à huis clos, d’autres initiatives ont été prises pour que les enjeux de l’eau douce soient plus ou moins officiellement pris en compte. C’est ainsi que dans le cadre du "Plan d’action Lima-Paris" concocté par la France et le Pérou (hôte l’an dernier de la COP21) pour soutenir des organisations engagées dans des actions en faveur du climat, toute une série de journées thématiques ont été programmées, dont celle du 2 décembre officiellement placée sous le thème "Eau et adaptation climatique".

Ce jour-là tout le monde était à peu près d’accord pour reconnaître que l’eau était "la grande invisible des négociations" (Ségolène Royal, ministre française de l’écologie), qu’elle était "loin d’être l’une des priorités des discussions climatiques" (Manuel Pulgar Vidal, ministre péruvien de l’environnement), que "l’on sous-estime la problématique de l’eau liée au réchauffement" (Jean-Louis Chaussade, directeur général de la multinationale Suez), qu’à l’instar de ce qui se passe en Syrie ou au Tchad "l’incapacité à régler les problèmes d’eau est le terreau pour le déstabilisation des Etats" (Ahmad Junaid, directeur du secteur eau à la Banque mondiale) et que le Maroc, si l’on en croit Charafat Afailal, ministre déléguée aux problématiques de l’eau, fera en sorte que "le climat et l’eau" soit "l’une des priorités de la COP22" attendue en novembre 2016 à Marrakech.

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"On prend la nature pour un cadre immobile"

Les prises de parole n’auront pas été que convenues. Ainsi Brice Lalonde, aujourd’hui conseiller spécial auprès des Nations unies pour le développement durable, qui se demande s’il ne serait pas temps de lancer "un GIEC de l’eau pour pouvoir identifier les problèmes et y répondre collectivement". Dans une tribune publiée par le journal "Le Monde", l’ancien ministre français de l’environnement, dénonce l’attitude de ceux qui ne s’intéressent au seul respect du bon état des eaux comme si le régime des eaux était immuable. C’est au fond la même erreur que pour le climat : on prend la nature pour un cadre immobile. Le changement climatique accentue l’évaporation et les précipitations, l’eau devient violente.

Et de citer quelques-unes des sécheresses et inondations qui ont récemment frappé plusieurs pays sur différents continents. Il montre également du doigt les sociétés modernes qui ont gaspillé et pollué sans compter une eau indispensable aux villes, aux industries, à la navigation, aux récréations et à la nature. Désormais beaucoup de fleuves ne se jettent plus dans la mer. Ils sont à sec bien avant. C’est à une révolution dans la gestion et les usages de l’eau qu’il faut s’atteler avant que n’arrivent les mauvaises surprises.

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La vulnérabilité des grandes zones urbaines

Lui faisaient écho – à l’ouverture de la conférence internationale "Eau, mégalopoles et changement global" hébergée à Paris par l’Unesco – les propos de Maude Barlow, présidente du Conseil des Canadiens, insistant sur le fait qu’à l’heure des mesures drastiques "le temps n’est pas notre allié".

"Le chaos climatique n’est pas juste le résultat d’émissions de combustible fossile. Nous identifions seulement la moitié du problème. Des cours d’eau majeurs ont été détruits par le pompage et la dérivation de l’eau, non par le changement climatique comme nous le décrivons d’habitude. La destruction des aquifères cause la désertification, en croissance rapide, qui à son tour, réchauffe la planète."

L’une des conséquences du réchauffement climatique, lit-on dans la déclaration finale (3) de cette conférence, c’est que la gestion de l’eau dans les mégapoles et les grandes zones urbaines de la planète - déjà particulièrement complexe, compte tenu de leur taille, de leur extension spatiale et de leur développement rapide - deviendra de plus en plus difficile et rendra leurs populations encore plus vulnérables.

Il faut savoir qu’en 2030, plus d’un milliard de personnes vivront dans une centaine de très grandes villes et 60% de la population mondiale vivra dans des zones urbaines. Les dérèglements climatiques "affecteront également les bassins versants dans lesquels ces mégapoles et les grandes zones urbaines sont situées. Celles-ci doivent donc être considérées dans une vision globale intégrant l’ensemble de la région qu’elles impactent, où elles vont chercher leur eau, d’où proviennent leurs produits alimentaires de base, les matériaux nécessaires et des approvisionnements énergétiques."

Dix grandes mégapoles de quatre continents, de Lagos à Istanbul en passant par Seoul et Mexico, se sont engagées à mettre en place dans les deux années à venir, une plate-forme de coopération facilitant le partage d’expériences et d’expertises, de stratégies et de bonnes pratiques, ainsi que la recherche de mécanismes de financement de leur adaptation aux impacts des changements climatiques sur l’eau en milieu urbain.

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Un "Pacte de Paris" pour combler le vide

Sur le terrain des engagements concrets, le Réseau International des Organismes de Bassin (RIOB) - qui regroupe plus de 180 organismes membres et observateurs d’une bonne soixantaine de pays de tous les continents – a proposé, de manière parallèle et complémentaire au Plan d’action de la COP21, l’adoption d’un "Pacte de Paris" (4). Ce texte, même après la Conférence, est ouvert à la signature d’institutions en tous genres : gouvernements, organisations internationales, gestionnaires de ressources en eau, bailleurs de fonds, autorités locales, associations de la société civile, entreprises économiques, etc.

"… Le changement climatique affecte d’ores et déjà et affectera de plus en plus la quantité et la qualité de l’eau douce continentale et les écosystèmes aquatiques, notamment via l’intensité et la fréquence croissante des événements hydrologiques extrêmes, tels que les inondations et sécheresses ainsi que l’élévation du niveau des océans, ce qui représente une menace pour la sécurité, le développement économique et social et pour l’environnement. Nous reconnaissons qu’il est nécessaire d’engager sans délais des actions d’adaptation pour minimiser les impacts du changement climatique sur la santé et la sécurité des populations, le développement économique et l’environnement, en tenant compte de l’importance de protéger les écosystèmes aquatiques ..."

Plus de 300 entités collectives de plusieurs dizaines de pays ont d’ores et déjà signé ce "Pacte de Paris sur l’eau et l’adaptation au changement climatique dans les bassins des fleuves, des lacs et des aquifères". Elles s’engagent dans ce cadre à renforcer les capacités et les connaissances, adapter la planification et la gestion par bassin, renforcer la gouvernance et assurer un financement adéquat.

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Que dit le secteur privé ?

Le monde des affaires était lui aussi visiblement présent à la COP21. Vu que les entreprises contribuent directement ou indirectement au réchauffement climatique, lit-on sur le site officiel de la Conférence, ce sont donc naturellement des acteurs incontournables dans l’élaboration de solutions efficaces pour limiter l’augmentation excessive des températures.

Compte tenu du coût très élevé de la Conférence (son budget dépasse officiellement les 180 millions d’euros), ses organisateurs français n’ont pas hésité à faire appel à soixantaine d’entreprises pour jouer les sponsors, "via des contributions financières ou en nature", et couvrir si possible un cinquième des frais de l’événement. Une démarche que n’ont pas manqué de dénoncer plusieurs organisations écologistes, dont les Amis de la Terre, estimant que la majorité de ces mécènes ne sont pas "climato-compatibles" puisqu’ils "émettent massivement des gaz à effet de serre".

Le site de la COP21 comprenait aussi une "Galerie", c’est-à-dire un salon réservé à des firmes proposant des solutions innovantes "bas carbone" pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, non sans être parfois accusées de pratiquer ainsi une forme d’écoblanchiment (greenwashing) et de profiter de l’aubaine pour se donner une image d’entreprises "écologiquement responsables" quand ce n’est pas de signer aussi l’un ou l’autre contrat.

Une trentaine d’entre elles se sont regroupées à l’enseigne d’une "Business Alliance for Water and Climate Change" avec pour ambition de réduire les risques liés à la qualité et à la disponibilité de l’eau. Elles ont signé une déclaration commune (5) proposant trois formes d’actions possibles :
- partager les risques liés à l’eau : les entreprises ont en effet tout intérêt à investir dans la gestion durable de l’eau au-delà de leur habituel champ d’action, car défendre l’intérêt public leur permet en même temps de gérer leurs propres risques ;
- mesurer leur empreinte eau : les entreprises se doivent d’évaluer au mieux leurs impacts directs et indirects sur les ressources en eau (il existe aujourd’hui pour cela toute une série d’outils de mesure, entre autres une nouvelle norme ISO) ;
- mettre en œuvre un plan d’action stratégique pour l’amélioration de l’éco-efficacité opérationnelle des usages de l’eau dans les entreprises grâce à des technologies innovantes et performantes.

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Le dire et le faire

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) faisait remarquer, en 2008 déjà, que "les pratiques actuelles en matière de gestion des ressources en eau ne sont probablement pas assez robustes pour pallier aux incidences négatives du changement climatique sur la fiabilité de l’approvisionnement en eau, les risques de crue, la santé, l’agriculture, l’énergie et les écosystèmes aquatiques". Ce constat n’a rien perdu de son actualité. Bien au contraire.

Les idées ne manquent pas quant aux diverses façons d’inverser la tendance, de s’attaquer aux causes et aux conséquences du réchauffement climatique. Dans le domaine des ressources en eau, cela commence par une meilleure maîtrise de la demande (par exemple en luttant plus efficacement contre le gaspillage et en améliorant les rendements hydrauliques) et de l’offre (grâce notamment à une gestion intégrée impliquant l’ensemble des usagers et des acteurs de l’eau). Encore faut-il, une fois les bonnes intentions annoncées et les solutions proposées, avoir la réelle volonté commune de les appliquer et d’en dégager à tout prix les moyens.

Néanmoins il reste la plupart du temps un énorme fossé entre le dire et le faire. La COP21 n’échappera pas à cette quasi fatalité politique : il se passera encore plusieurs années avant que l’Accord de Paris ne devienne réalité puisque, pour entrer en vigueur en 2020, il aura dû être préalablement ratifié par les parlements d’au moins 55 pays. Il est vrai aussi que rien n’empêche les gouvernements vertueux de se retrousser les manches dès à présent. Mais, au quotidien, la lutte contre le réchauffement climatique fait-elle vraiment partie de leurs priorités ? Que dire alors de leurs préoccupations pour l’eau ?

Bernard Weissbrodt



(1) Voir dans aqueduc.info : Copenhague, l’eau évaporée et Pendant qu’à Copenhague… (nov-déc 2009)

(2) Sites web de la Coordination eau bien commun France et de l’initiative Eau, planète et peuples

(3) "Déclaration : Alliance des Mégapoles pour l’Eau et le Climat", Conférence "Eau, Mégapoles et Changement global", UNESCO, Paris, 1-4 décembre 2015, Lire >

(4) Le "Pacte de Paris" est disponible sur www.riob.org

(5) "Declaration for Water and Climate Change", Business Alliance for Water and Climate Change, disponible sur wateractionhub.org

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Infos complémentaires

Graphisme de la campagne "Eau-Climat" de France Libertés - Fondation Danielle Mitterrand


:: DES PISTES POUR
EN SAVOIR PLUS

Quelques références utiles pour mieux appréhender les questions liées aux interactions entre l’eau et les changements climatiques


- Le changement climatique et l’eau
Document technique du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC, 2008, 237 pp) – Lire >>>
> Résumé exécutif (6 pages) - Lire >>>

- Comment adapter la gestion de l’eau au changement climatique dans les bassins transfrontières ?
Plateforme et programme de projets pilotes de la Commission économique pour l’Europe (CEE-ONU) – Lire >>>


- Impacts des changements climatiques sur les eaux et les ressources en eau
Rapport de synthèse du projet « Changement climatique et hydrologie en Suisse » (CCHydro, 2012, 76 pp) – Lire >>>

- Changement climatique et hydrologie
Site de l’Office fédéral suisse de l’environnement (OFEV) – Lire >>>

- Comprendre les effets du changement climatique sur les eaux souterraines
Programme national suisse de recherche sur la gestion durable de l’eau (PNR61, 2013) – Lire >>>


- Eau et climat, agir pour l’avenir
Brochure du Partenariat Français pour l’Eau (2015, 52 pp) – Lire >>>

- Eau et changement climatique
Note de recherche – Coalition Eau / France (2014,60 pp) – Lire >>>

- Eau – Climat : Rendons l’eau à la terre pour restaurer le climat
France Libertés – Fondation Danielle Mitterrand (32 pages) – Lire >>>

- L’eau face au changement climatique
Dossier d’information, Service pour la Science et la Technologie de l’Ambassade de France en Allemagne (projets de recherche allemands, 2008, 35 pp) – Lire >>>


- Eau et changement climatique : adaptons-nous !
Vidéo de l’Agence de bassin Rhône-Méditerranée – Voir>>>


:: Sites d’intérêt général sur les changements climatiques

- Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC)
- Site officiel français de la COP 21
- Climate Action Network
(Réseau ONG) - Newsletter quotidienne en français pendant la COP21 >>>
- Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)
- Office fédéral suisse de l’environnement – Dossier COP 21
- Alliance climatique suisse (ONG)


Graphisme de la campagne "Eau & Climat" de la Coordination eau bien commun France

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