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5 septembre 2010.

De la diversification des usages de l’eau d’irrigation

Prioritairement conçus à des fins agricoles d’arrosage des prairies (...)

Prioritairement conçus à des fins agricoles d’arrosage des prairies et des vignobles, les réseaux de bisses, depuis quelque temps déjà, servent à d’autres usages de toutes sortes : évacuation des eaux en cas d’intempéries, moyen de lutte contre les incendies de forêt, production d’énergie hydroélectrique, protection de la biodiversité, argument de promotion touristique, etc. Mais qui dit multiplication des usages dit aussi risque croissant de mésententes récurrentes entre bénéficiaires et nécessité d’instances de médiation et de prévention des conflits.

La persévérance des communautés montagnardes

Un peu partout dans le monde, explique Thierry Ruf, de l’Institut de recherche pour le développement, à Montpellier (France), des populations de montagne ont mis au point des systèmes ingénieux pour toutes sortes d’usage des eaux. Mais ces anciens savoir-faire ont peu à peu été éclipsés par les épopées hydrauliques de l’ère industrielle et les exodes des montagnards vers les plaines ont contribué à fragiliser les activités agricoles ou artisanales qui jusque-là dépendaient des méthodes traditionnelles d’approvisionnement en eau. Ce recul, aux yeux du chercheur, serait pourtant moins général qu’il n’y paraît : ici et là des communautés montagnardes s’engagent dans une sorte de reconquête de leur patrimoine hydraulique pour sauvegarder, voire restaurer les anciens réseaux et les adapter aux besoins du temps présent.

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La Sègre prend sa source dans les Pyrénées-Orientales françaises et s’écoule ensuite sur territoire espagnol
en direction de l’Ebre
(© arenysam - Fotolia.com)

Pour illustrer son propos, Thierry Ruf - pour qui ces diverses batailles pour l’eau ont ceci de positif qu’elles structurent la société - passe en revue quelques exemples révélateurs. Les communautés andines de l’Équateur, après des siècles d’une histoire chaotique qui les avait repoussées sur les hauteurs, loin des terres fertiles, ont aujourd’hui l’espoir de bénéficier d’une politique hydraulique nationale enfin favorable à leurs besoins sociaux. Dans la Cerdagne pyrénéenne où le contrôle de l’eau est de longue date une pomme de discorde entre collectivités françaises et espagnoles, les collectivités locales disent leur besoin de refonder des accords de partage durable des ressources en eau trop longtemps mal arbitrées. Dans les hautes vallées de l’Atlas marocain, les interventions de la Banque mondiale dans des projets de gestion hydraulique suscitent la résistance des villages et des groupes sociaux qui estiment qu’on ne tient pas compte de leurs propres modes de répartition et d’arbitrage des ressources.

Un nouvel âge pour l’irrigation traditionnelle en Europe

Dans la carte historique qu’il dresse de l’irrigation traditionnelle en Europe, Christian Leibundgut, de l’Institut d’hydrologie de l’Université de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), note que cette pratique agricole était jadis largement répandue, de la péninsule ibérique à la Scandinavie et de l’Islande à la Mer Noire. Malgré cette vaste diversité géographique, les systèmes utilisés aussi bien que les modes d’organisation présentaient un nombre assez étonnant de similitudes.

Si l’on en trouve ici et là des traces qui remontent à l’âge du bronze, dans le Sud-Tyrol notamment, c’est aux Romains d’abord, puis aux moines cisterciens que l’on doit d’avoir largement diffusé les techniques d’irrigation qui connaîtront deux grands "âges d’or", à la fin du Moyen Age et aux 18e-19e siècles, avant d’être abandonnées à l’ère industrielle.

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Val d’Aoste : le Ru Herbal dans son lit naturel, communes de Brusson et
de Challand-Saint-Anselme
(photo © Giovanni Vauterin)

L’irrigation traditionnelle des prairies avait pour fonction principale d’améliorer les rendements et la qualité des produits fourragers. Elle favorisait surtout l’humidification et la fertilisation des terres qui souffraient du manque d’engrais, mais aussi le réaménagement des espaces agricoles et la lutte contre les ravageurs. Quand elle concernait plusieurs propriétaires, elle impliquait une organisation du partage des eaux, généralement sous la forme de sociétés coopératives dont plusieurs ont résisté à l’usure du temps.

Aujourd’hui, la remise en eau de certains réseaux traditionnels n’a pas pour but de réintroduire des pratiques d’irrigation à vocation agricole, mais vise à la conservation des zones humides, des réserves naturelles ou des paysages, ainsi qu’à la restauration de bocages (prairies, haies et fossés) garants de diversité biologique.

Gestion des réseaux d’irrigation : un monde de complexités

Si l’on ne manque pas d’études historiques sur l’irrigation traditionnelle, on ne peut pas en dire autant des recherches sur la façon dont elle est aujourd’hui pratiquée. Or, à y regarder de plus près - ce que tentent Emmanuel Reynard, directeur de l’Institut de géographie de l’Université de Lausanne, et Rémi Schweizer, assistant à l’Institut des hautes études en administration publique de Lausanne, convaincus de la nécessité de s’interroger sur l’impact de ces modes d’exploitation en termes de durabilité de la ressource eau - on s’aperçoit qu’il existe plusieurs modes de gestion et d’organisation communautaires liés à l’exploitation des réseaux de bisses.

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Répartiteur d’eau
sur le bisse de Savièse
(photo © aqueduc.info)

Savièse, au-dessus de Sion, offre en tout cas un bon exemple de la complexité de ces réseaux. Sur le plan technique tout d’abord, avec des galeries d’adduction, des canaux à ciel ouvert, des étangs de stockage, des conduites souterraines, des systèmes d’irrigation gravitaire et par aspersion. Puis dans le domaine de l’utilisation de l’eau, avec ses arrosages de prés, de vignes, de jardins et de pelouses. Enfin dans ses structures de gestion, avec une forte imbrication de différentes institutions : un consortage principal, des consortages secondaires, et le pouvoir communal.

Le bilan de l’analyse met en évidence des lacunes - la distribution de l’eau n’est pas réglementée dans les zones viticoles et résidentielles, et les services dus à la préservation des écosystèmes ne sont pas pris en compte - et des incohérences : des droits d’usages sont attribués sans que soient fixées les limites au-delà desquelles les réserves d’eau seront menacées, et les responsabilités de l’entretien des réseaux sont certes définies mais sans qu’aucun mécanisme ne puisse garantir leur mise en œuvre effective. (bw)



Infos complémentaires

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Prise du bisse de Tsittoret, sur la Tièche, dont les eaux (à droite) prendront en aval le nom de Raspille
(photo © aqueduc.info)



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SUR LES BISSES - 2010

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:: La Guerre de la Raspille a bien eu lieu

C’est connu. Les cours d’eau, souvent, opposent leurs populations riveraines. Et les meilleures règlementations du monde ne suffisent pas toujours à empêcher les conflits. Hans-Robert Ammann, archiviste cantonal valaisan, raconte, pour l’exemple, ce qu’il est convenu d’appeler la "Guerre de la Raspille", du nom de ce torrent qui, sur l’adret du Valais central, sert aujourd’hui de repère linguistique entre francophones et alémaniques.

Au 15e siècle, une vigoureuse bataille va opposer de part et d’autre de la Raspille, sur rive droite, les habitants de la dite "Noble Contrée" de Sierre, et sur rive gauche, les communes de Salquenen, Varen et Loèche. Les premiers entreprennent de détourner la Dorby, l’un des affluents de la Raspille, pour assurer leur approvisionnement en eau d’arrosage. Fin mai 1434, les seconds s’y opposent manu militari et détruisent la dérivation du bisse pour ramener le cours d’eau de leur côté. La bataille fut si violente qu’elle a gravé dans la mémoire collective l’image d’un véritable massacre. Elle avait fait, dit-on, 18 morts.

Plus tard, de nouvelles brouilles éclatèrent au point que le Grand Bailli du Valais, autorité politique suprême de l’époque, se rendit sur place pour tenter de réconcilier les deux parties. Mais, pour que cessent enfin les querelles, il fallut attendre le verdict d’un interminable procès prononcé le 10 septembre 1490 par l’évêque de Sion, Jost von Silenen, et les représentants des cinq dizains (les districts d’antan) qui n’étaient pas directement concernés par le litige. Il fut alors décidé de diviser l’eau du torrent en deux parties strictement égales, avec bien sûr son lot de perdants et de gagnants.

Ce procès, commente Hans-Robert Ammann, fait aujourd’hui figure de "monument juridique". D’abord par la minutie de sa procédure : les juges ont auditionné pas moins de 147 témoins, choisis en fonction de leur âge ou de l’usage qu’ils faisaient de l’eau du torrent, consulté de nombreux documents et procédé à des inspections de terrain. Ensuite parce que cet acte écrit tout à fait authentique fournit aux historiens des descriptions relativement précises, et précieuses, des anciens droits coutumiers, et plus particulièrement des droits d’usage de l’eau. Enfin parce que ce verdict, cinq siècles plus tard, fait encore et toujours partie de la jurisprudence cantonale. En 1990, il fut d’ailleurs invoqué avec succès pour refuser un projet de construction d’un bassin de rétention des eaux de la Raspille ! (bw)

Mots-clés

Mot d’eau

  • Eau de dents

    "À Suse, qui est une capitale perse, il est une toute petite source qui fait perdre les dents à ceux qui s’y sont abreuvés. On y a pareillement gravé une épigramme qui exprime l’idée suivante : cette eau est excellente pour se laver, mais de la boire ébranle les dents jusque dans leurs racines et les fait tomber." (Vitruve, architecte romain, 1er s. av. J.-C.).

Glossaire

  • Hydrolienne

    Turbine hydraulique mise en mouvement par un courant d’eau fluvial ou marin (marée) permettant de transformer son énergie cinétique en énergie mécanique puis électrique par le biais d’un alternateur. Installée sous la surface de l’eau ou posée dans le lit d’un cours d’eau ou sur un fonds marin, l’hydrolienne offre un potentiel énergétique supérieur à celui d’une éolienne.


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