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décembre 2012.

Cybercitoyens chercheurs d’eau

Paraphrasant Clemenceau, d’aucuns n’hésitent pas à clamer que la (...)

Paraphrasant Clemenceau, d’aucuns n’hésitent pas à clamer que la science est chose beaucoup trop importante pour être laissée aux seuls chercheurs. Et quand un passionné de cyberscience prétend, dans un colloque universitaire, qu’il faut mettre les citoyens à la tête de la recherche, il ne se trouve pas grand monde pour esquisser un semblant d’objection.

François Grey est l’un des pionniers du "Centre citoyen de cyberscience" (1) créé il y a trois ans pour promouvoir l’utilisation de la science citoyenne sur le web et pour offrir aux chercheurs travaillant dans des pays en développement un cadre approprié de technologies à faible coût. Ce jour-là, à mi-novembre, il concluait la ’Journée de la recherche’ organisée par l’Université de Genève autour de quelques thématiques du développement durable, et de l’eau en particulier.

À la base de son défi personnel, une conviction quasi inébranlable : monsieur tout-le-monde - pour autant qu’il fasse preuve de curiosité - peut à sa manière devenir membre de la communauté scientifique mondiale. Et ce n’est pas de la science fiction. Grâce au développement des technologies de communication, il est aujourd’hui possible de mettre à la disposition des scientifiques, pour le traitement de leurs données, une part inutilisée de la puissance de calcul de son ordinateur personnel.

On peut aussi, par le biais de son téléphone portable, consacrer un peu de son temps à la collecte d’informations ou de mesures dans son proche environnement. On peut même, si l’on est accro à l’un ou l’autre sujet extrêmement pointu, s’associer activement à un processus commun de réflexion.

C’est ainsi que de par le monde des centaines de milliers de citoyens chercheurs volontaires se sont d’ores et déjà engagés dans toute une série de projets participatifs de développement scientifique. Cela va de la recherche d’exoplanètes à la lutte contre le sida et la malaria, en passant par l’observation des forêts tropicales ou la mesure de radioactivité. Dans le domaine de l’eau, on voit des cybercitoyens traquer les impacts de l’activité humaine sur un grand bassin versant et d’autres se lancer dans la compréhension des systèmes de filtration membranaire pour la purification de l’eau (lire ci-contre).

Comme on peut le lire sur son blog (2), François Grey ne fait pas de l’ouverture de la science aux citoyens une fin en soi. Ce qui l’intéresse, c’est la capacité de la science à "susciter un sentiment d’émerveillement de l’univers dans lequel nous vivons et de le faire au sein d’un public beaucoup plus large que le simple cercle de ceux qui ont eu assez de chance pour en faire leur profession". Avis aux chercheurs qui cherchent à ouvrir la porte de leurs laboratoires.

Le savoir et le faire

Cela dit, n’en demeurent pas moins deux questions auxquelles tentait de répondre cette journée de colloque universitaire genevois : comment les chercheurs communiquent-ils entre eux et avec les décideurs ? Y aurait-il, entre les différents secteurs de la recherche scientifique, davantage de rivalités que d’interdisciplinarité ?

Certes les thématiques du développement durable semblent offrir un champ d’application idéal à la transdisciplinarité des recherches. Car elles impliquent - en principe - la prise en compte simultanée d’approches et de points de vue qui a priori ne vont pas forcément de pair : l’efficacité économique, la qualité écologique, l’éthique sociale.

Les hautes écoles ont beau avoir accumulé depuis deux décennies une somme considérable de connaissances en la matière. Il faut reconnaître - ce que faisait d’ailleurs le journal de l’Université de Genève (n° 68) - que "ce savoir, traité et dispensé dans tous les secteurs de l’institution, se trouve de fait éclaté à travers une multitude de structures, de lieux et de groupes d’études".

Cette Journée de la recherche avait précisément pour première ambition d’inciter les chercheurs à fédérer leurs connaissances. On aura vu ainsi se côtoyer, autour de questions relatives notamment aux "incertitudes, jeux d’acteurs et indécisions dans le domaine de l’eau", des chercheurs spécialisés dans l’étude des bassins versants, de l’adaptation aux changements climatiques, des politiques publiques environnementales, du droit international de l’eau douce ou encore de la gouvernance transfrontalière du Rhône (3)(4).

Rapprocher chercheurs, décideurs et citoyens

Comment, par ailleurs, améliorer la transmission des savoirs entre le monde académique et la société, quelques pistes sont avancées : on attend d’abord des scientifiques qu’ils fassent preuve d’indépendance et d’impartialité, mais aussi qu’ils parlent un langage que les décideurs peuvent comprendre ; quant aux acteurs du développement durable, ils devraient pouvoir être associés aux projets de recherche dès leur conception.

On ne peut s’empêcher ici de faire référence à l’actuel Programme national de recherche sur la gestion durable de l’eau (5). D’abord parce qu’il consacre une approche transdisciplinaire des problèmes. Ensuite parce qu’il requiert, pour atteindre son but, une étroite concertation avec les populations, autorités locales et autres acteurs directement concernés, ce qui est le cas par exemple dans le projet MontanAqua et l’étude des scénarios de gestion de l’eau dans la région de Sierre-Crans-Montana (6).

On revient ainsi à l’affirmation de départ : la science et la recherche ne peuvent pas faire abstraction des citoyens. Certes, pour les scientifiques, il existe toujours une part d’incertitudes, plus ou moins prévisibles ou aléatoires. C’est ce qui explique, en partie, leur difficulté à communiquer au grand public les résultats de leurs recherches. Les citoyens, qui souffrent déjà d’un déficit de communication avec le monde politique, attendent cependant des chercheurs qu’ils les aident à comprendre un peu mieux de quoi demain sera fait. Comment ils peuvent s’y préparer un tant soit peu. Et, pourquoi pas ? comment ils peuvent aussi se joindre à eux dans leur quête de savoir.

Bernard Weissbrodt


NOTES

(1) Créé en 2009 et basé à Genève, le Centre citoyen de cyberscience entend par exemple soutenir les scientifiques dans leur recherche de nouveaux médicaments pour les maladies tropicales ou offrir aux autorités locales et aux travailleurs humanitaires la possibilité d'acquérir des données informatiques nécessaires à l'aménagement du territoire et aux opérations d'urgence. Les principaux partenaires du Centre sont l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), l'Institut des Nations Unies pour la Formation et de la Recherche (UNITAR) et l'Université de Genève.
(2) www.billionbrainblog.com
(3) "Quelle gouvernance franco-suisse pour le Rhône du Léman à Lyon ?" Lire, sur aqueduc.info, l'interview de Christian Bréthaut, coordinateur de ce projet de recherche.
(4) La création en 2002 du groupe "Mémoires du Rhône", constitué plus tard en association, relève de la même démarche, à savoir: développer les recherches interdisciplinaires sur le Rhône et mettre les chercheurs en contact dans un réseau efficace. Voir dans aqueduc.info le mot-clé ad hoc.
(5) www.pnr61.ch
(6) MontanAqua : Anticiper le stress hydrique dans les Alpes




Infos complémentaires

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:: The World
Community Grid

Le World Community Grid, fondé en 2004 par la société IBM qui en assure le support technique, s’est donné pour mission de créer une vaste grille publique de calcul partagé et de la mettre au service de causes humanitaires, notamment dans le domaine médical et sanitaire.

Le principe de base consiste à répartir des opérations de traitement informatique sur un grand nombre d’ordinateurs disséminés à travers le monde, ce qui a pour conséquence d’accélérer le rythme des recherches qui, sans cela, seraient quasiment impossibles compte tenu du coût élevé de l’infrastructure technique nécessaire. C’est ainsi qu’en 2003, des scientifiques ont mis moins de trois mois pour identifier 44 traitements possibles de la variole, ce qui, avec leurs seuls moyens, aurait pris plus d’une année de travail.

Une dizaine de projets sont actuellement en cours (entre autres sur l’énergie propre, la lutte contre le cancer des enfants, la recherche d’un médicament contre les leishmanioses, etc.) et une dizaine d’autres sont déjà arrivés à leur terme (tels les recherches sur des antiviraux contre la grippe Énergie propre, le rendement des différentes cultures de riz, des modèles climatiques pour certaines régions d’Afrique, etc.)

- Site web du World Community Grid.org

:: Computing for Sustainable Water


(Calculs pour la durabilité des ressources en eau)

Ce projet de recherche, arrivé à son terme en octobre dernier, portait sur l’impact des activités humaines sur un grand bassin versant, dans le but de définir les mesures qui pourraient garantir au mieux la restauration, la santé et la durabilité des ressources en eau.

Le bassin hydrographique retenu pour cette étude menée sous la conduite de l’Université de Virginie était la grande baie de Chesapeake, sur la côte atlantique de l’Amérique du Nord. Les comportements de divers acteurs comme les cultivateurs, bateliers, responsables immobiliers et autres ont été pris en compte dans des millions de simulations informatiques.

Les chercheurs auront besoin de plusieurs mois pour les analyser. Ils espèrent cependant être en mesure d’appliquer leur méthode de travail à d’autres régions confrontées à des défis de l’eau "durable".

- En savoir plus
sur ce projet CSFW

:: Computing for
Clean Water


(Calculs pour l’eau potable)

Parmi les nombreux projets d’informatique participative soutenus par le Centre citoyen de cyberscience, mentionnons le "Computing for Clean Water" lancé récemment par le programme ’World Community Grid’ pour appuyer la recherche menée par le Centre de nanomécanique et micromécanique (CNMM) de l’Université Tsinghua de Pékin.

L’objectif de cette recherche est de mieux comprendre comment fonctionnent les systèmes de filtration membranaire qui permettent de débarrasser l’eau des substances solubles et des matières en suspension qu’elle peut transporter. Ces systèmes, pour le moment, restent relativement coûteux. Si l’on veut améliorer l’accès de centaines de millions de gens à l’eau potable qui leur fait défaut aujourd’hui, il importe de trouver comment on pourrait à la fois améliorer leur efficacité par le biais d’éventuels nouveaux nanomatériaux plus performants et mettre au point une nouvelle génération de filtres à eau d’un prix plus abordable.

C’est ce à quoi s’est attelée l’équipe du CNMM. Elle étudie comment l’eau circule dans ces nanotubes en faisant appel à des techniques dites de simulation de dynamique moléculaire où l’on reproduit par calcul informatique l’évolution dans le temps d’un système de particules.

La compilation des résultats de ces simulations et leur analyse devraient permettre de comprendre pourquoi l’eau s’écoule beaucoup plus facilement dans les nanotubes que dans les modèles standards de l’hydrodynamique. Il s’agira ensuite de traduire ce processus dans des filtres qui exigent moins de pression pour fonctionner, et donc d’un coût moins élevé.

- En savoir plus
sur ce projet C4CW

Mots-clés

Mot d’eau

  • Eurêka !

    Comment mieux exprimer l’ivresse dont la raison, heureuse, fait flotter dans l’eau et l’intuition, bienheureuse, léviter dans l’air ? Archimède sentit le mouvement et se leva de l’émotion de ces deux éléments, comme s’il entendait le murmure des ondes et la vibration du vent. Et j’entends eurêka comme ce triple écho et du corps et de l’air et de l’eau. (Michel Serres [décédé le 1er juin 2019], "Biogée", 2010)

Glossaire

  • Karst

    Ce mot, dérivé du nom d’un haut-plateau des Balkans, s’applique à un relief ou à un massif dont les roches calcaires ont été fortement érodées par l’eau, en surface (dolines, emposieux, lapiaz, etc.) et en profondeur (cavernes, grottes, gouffres, etc.), ce qui se traduit aussi au fil des infiltrations en sous-sol par des structures très complexes de circulation d’eau et de résurgences. Ces formes géologiques portent ici et là différents noms, telles les "causses" dans le Massif central français.


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