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décembre 2011.

“Le Rhône : archéologie et histoire”

Pour son 8ème colloque sur le Rhône dans son environnement naturel (...)

Pour son 8ème colloque sur le Rhône dans son environnement naturel et humain, l’association “Mémoires du Rhône” a organisé, le 2 décembre 2011 à Saint-Maurice, une journée centrée sur des thèmes historiques et archéologiques. Il y fut notamment question d’approche historique des inondations et des relevés climatiques, d’habitat alpin et d’évolution du paysage.

On trouvera ici (avec nos remerciements à leurs auteures pour leur précieuse collaboration) le compte-rendu de deux communications portant, l’une, sur la représentation de la dynamique du Rhône, et l’autre, sur l’histoire d’une campagne située entre les méandres du fleuve.


DES CARTES ANCIENNES
AUX MÉTHODES MODERNES DE VISUALISATION

Laetitia Laigre


Les travaux présentés par Laetitia Laigre, assistante-doctorante à l’Institut de géographie de l’Université de Lausanne, sont très représentatifs de la démarche menée par des chercheurs de plus en plus nombreux et par ceux du groupe “Mémoires du Rhône” en particulier, à savoir le partage multidisciplinaire des compétences et des savoirs. Dans sa spécialité - l’étude des dynamiques fluviales en milieu alpin - elle est en tout cas convaincue de l’intérêt qu’il y a de coupler les méthodes qui font appel à l’histoire et celles qui relèvent des sciences de la Terre.

L’immense et coûteux chantier lancé depuis plusieurs années pour la 3e correction du Rhône entre sa source et le Léman ont mis en avant la nécessité de mieux connaître l’histoire de la vallée et notamment la dynamique fluviale dont les changements de rythme ont entrainé des modifications de la forme des chenaux et de l’occupation du sol dans la plaine.

Les facteurs à l’origine de ces transformations sont généralement de deux ordres : climatique (avec des modifications du climat qui entraînent des changements de rythme hydrologique) et anthropique (avec l’endiguement, la construction de barrages qui bloquent le transfert sédimentaire). La recherche sur ces données permet de mieux comprendre la dynamique fluviale historique. Elle devrait aussi, soit dit en passant, fournir des pistes pour anticiper l’évolution du cours d’eau dans un avenir plus ou moins rapproché.

Atouts et limites de l’iconographie

On devine ici l’importance des représentations visuelles pour la compréhension de ces dynamiques fluviales passées, actuelles et futures. On sait que la vallée du Rhône a été longtemps soumise aux aléas de ses crues et de ses inondations. Des chroniques officielles aux documents iconographiques en passant par les récits populaires, des archives de toutes sortes fournissent des informations importantes sur la fréquence et l’intensité des événements naturels qui ont jalonné l’histoire valaisanne.

Le problème, explique Laetitia Laigre, c’est que ces différents documents ne permettent pas de visualiser les changements de tracé du fleuve au cours des derniers siècles. Il faut pour cela recourir aux cartes historiques qui, seules, apportent des indications à la fois sur la localisation des chenaux dans la plaine, sur le style fluvial (en tresses, chenal rectiligne), sur le nombre de chenaux, sur leur morphologie et sur l’utilisation des terres de part et d’autre du cours d’eau.

En comparant entre elles plusieurs de ces cartes, on obtient également des informations sur la pérennité de ces chenaux entre différentes périodes. Mais ce genre de travail ne peut hélas remonter guère plus loin que trois siècles car, au-delà, les documents existants sont généralement peu précis et peu utiles, faute d’indications suffisantes sur l’échelle des dessins cartographiques ou sur les systèmes de projection.

L’apport des sciences géophysiques

C’est ici qu’il faut faire appel à la complémentarité des disciplines scientifiques, et notamment, dans la problématique qui nous intéresse, à la géophysique. Pour explorer le sous-sol et déterminer l’organisation de la structure sédimentaire (qui aide à reconstituer l’histoire hydrologique), on recourt volontiers à l’utilisation de différentes méthodes comme le géoradar (ondes radars), la sismique-réflexion (ondes sismiques) ou encore la tomographie de résistivité électrique (électricité). Mais l’utilisation de l’une ou l’autre de ces méthodes va dépendre des caractéristiques du sol.

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Exemple de tomographie de résistivité électrique :
cette méthode de géophysique permet de générer l’image
d’une coupe transversale dans laquelle sont représentées les diverses valeurs de conductivité d’un matériau donné
(avec l’aimable autorisation de © GEO LOGIQUES)

Dans le cas de la plaine valaisanne, la présence d’argiles a limité les prospections géophysiques à l’utilisation de la tomographie de résistivité électrique. Cette méthode consiste à faire passer un courant électrique entre deux électrodes implantées dans un terrain et à mesurer, à l’aide de deux autres électrodes, la différence de potentiel du courant circulant dans le sol. Suivant la nature des matériaux (graviers, sables, argiles, limons), le courant sera plus ou moins bien conduit.

En effet, plus les sédiments sont grossiers, plus la porosité (espace entre les sédiments) est grande, et plus la formation va s’opposer au passage du courant (donc plus la formation sera résistante). Ces mesures vont finalement mettre en évidence des secteurs résistants, et d’autres qui le sont moins. Il devient ainsi possible de localiser des secteurs où les sédiments sont grossiers et où la dynamique fluviale a été suffisamment importante pour les transporter et les déposer.

Grâce aux recherches qu’elle a menées notamment dans le secteur compris entre le cône de la Losentze (du côté de Chamoson et Riddes) et le coude du Rhône (entre Martigny et Fully), Laetitia Laigre a pu obtenir une image grossière de la structure sédimentaire de la vallée du Rhône jusqu’à 40 mètres de profondeur. Sur cette base, il lui a alors été possible de repérer les anciens chenaux, de définir leurs caractéristiques géométriques, de calculer leur largeur et leur épaisseur, et surtout de les situer dans la plaine de manière à localiser les anciens tracés du fleuve qui sont aujourd’hui conservés dans son sous-sol.


L’HISTOIRE D’UNE CAMPAGNE
ENTRE LES BRAS DU RHÔNE

Muriel Borgeat-Theler


Peu avant le coude qui dans le Bas-Valais dévie le cours du Rhône vers le nord-est et le Léman, les terres sises aux abords du fleuve ont été exploitées depuis longtemps. Bien avant que l’on ne procède à ses premières grandes corrections, elles jouaient déjà un rôle essentiel pour l’économie paysanne. Mais, comme le montrent des documents judiciaires du Moyen Age et de l’Ancien Régime, cela n’allait pas sans conflits entre communautés riveraines. C’était le cas notamment entre Fully et Martigny, deux bourgades situées de part et d’autre de la vallée.

L’historienne Muriel Borgeat-Theler (2) a retrouvé dans les archives valaisannes la trace des disputes survenues durant deux siècles, entre 1409 et 1618. Ces documents nous en apprennent beaucoup sur la vie des riverains de l’époque comme sur les migrations du fleuve dues aux crues et autres événements naturels.

Au début du 15e siècle, il existe entre les bras du Rhône une ‘campagne’ exploitée par les deux communautés. Mais des disputes éclatent pour savoir à qui elle appartient. Les gens de Martigny affirment, bornes de pierre à l’appui, avoir le droit d’y faire paître leurs animaux domestiques. Ces bornes sont contestées par les gens de Fully qui, par représailles, se saisissent de têtes de bétail.

Un premier arbitrage en 1409

Trois arbitres sont choisis et décident que seuls les communiers de Fully pourront pâturer au lieu-dit “la lanchia de Bayart”, mais que le droit de pâturage sur l’autre partie des terres disponibles sera exercé en commun par les deux collectivités. Ces terres sont importantes car, hormis les périodes où les troupeaux vivent dans les alpages, ce sont elles qui garantissent l’essentiel de la nourriture animale. On y exploite aussi le foin dont les récoltes peuvent être retardées voire anéanties par des inondations.

Cette sentence arbitrale de 1409 prévoit également que les animaux perdus ou trouvés en train de vagabonder doivent être rendus à leurs propriétaires. De plus, les gens de Martigny et de Fully doivent fournir - “au prix modéré qui doit se pratiquer entre voisins” - aux hommes de l’autre communauté des ‘loses’, ces dalles de pierre charriées par le fleuve et qui servent à couvrir les toits. Idem pour le bois destiné à l’usage domestique et à l’entretien des digues et pour les épineux utilisés pour la construction des clôtures protégeant les champs, les prairies et les vignes. Ces terres sont donc aussi des sources appréciées de revenus.

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Un plan de 1618 illustre le partage des biens communs
et permet de localiser des lieux-dits
et des bras du Rhône aujourd’hui disparus
(avec l’autorisation des Archives de l’État du Valais)

Deux siècles plus tard, en 1609, nouveau conflit. On ressort la sentence de 1409 et on tente de l’appliquer en y ajoutant de nouvelles dispositions. Entre autres celle qui interdit à des Martignerains fort mécontents de se préserver du cours impétueux du Rhône au préjudice des gens de Fully. Un compromis sera trouvé quelques années plus tard. Les solutions adoptées en 1409 pour la gestion commune des pâturages seront remplacées par une séparation équitable des biens communs. Les uns et les autres seront certes autorisés à aménager des digues ou des barrières « défensives et non pas offensives » pour protéger leurs biens, mais le cours du Rhône, qui avait entre temps quelque peu changé d’itinéraire à cause des digues construites par les Martignerains, devra être conservé tel quel.

En conclusion, Muriel Borgeat-Theler retient notamment que la campagne située entre le Rhône et ses bras était primordiale pour les riverains, et que son partage entraînait des difficultés qui nécessitaient des prises de décisions respectant les droits des deux communautés. Encore fallait-il pour cela, à l’époque déjà, conserver précieusement les anciennes sentences. Par ailleurs, force est de constater qu’en ce temps-là aussi, les riverains savaient déjà comment protéger leurs terres et déplacer le cours du Rhône lorsque celui-ci se montrait menaçant (3).

Bernard Weissbrodt


Notes
(1) En savoir plus sur les recherches de Laetitia Laigre dans les pages personnelles du site de l’Université de Lausanne
(2) La recherche de Mme Muriel Borgeat-Theler s’inscrit dans un projet des Archives de l’État du Valais, “Sources du Rhône”, qui vise à mettre en valeur les sources archivistiques qui y sont conservées.
(3) Sur le même thème, voir aussi l’article “Le Rhône a connu des essais de correction aux 18e et 19e s.” (Colloque ‘Mémoires du Rhône’ 2007)




Infos complémentaires

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Affiche du Colloque 2011

:: MÉMOIRES
DU RHÔNE

Créé en 2002, le groupe "Mémoires du Rhône" a pour ambition de favoriser les recherches interdisciplinaires sur le Rhône, son environnement et ses relations avec les riverains, dans la longue durée. Il s’efforce notamment de

- Repérer, dans tous les domaines, les chercheurs dont l’activité concerne le Rhône dans son environnement naturel et humain.
- Mettre ces chercheurs en contact dans un réseau efficace.
- Faire connaître les moyens de recherche disponibles, en Valais et ailleurs, sur le Rhône dans son environnement naturel et humain.
- Susciter des travaux qui exploitent, dans une perspective pluridisciplinaire, les résultats des divers domaines de recherche sur le Rhône.

Ce groupe, informel à son origine, s’est désormais constitué en association pour assurer la pérennité de son action et bénéficier pour cela des soutiens financiers indispensables à ses activités.


Les contributions
du Colloque 2011

- Annäherung an eine Überschwemmungsgeschichte des Wallis seit 1500 (Christian Pfister)
- Witterung und Klima eines Walliser Alpentals nach Aufzeichnungen (1770-1812) des Weibels Johann Ignaz Inderschmitten von Binn (Gregor Zenhäusern)
- La représentation de la dynamique fluviale dans la vallée du Rhône : des documents cartographiques anciens aux méthodes modernes de visualisation par la géophysique (Laetitia Laigre)
- Histoire d’une campagne située entre les bras du Rhône dans la région de Martigny (1409-1618) (Muriel Borgeat-Theler)
- Archäologie am Projekt Linth 2000 (Regula Steinhauser-Zimmermann / Jacob Obrecht)
- Le site archéologique de Gamsen (commune de Brig-Glis, Valais) - Caractéristiques et histoire sédimentaire d’un habitat alpin au bord du Rhône (Alain Benkert / Claire Epiney-Nicoud / Bernard Moulin)
- Evolution du paysage et occupation humaine dans la région de Finges/Pfyn (VS) (Michel Guélat / Philippe Rentzel / Olivier Paccolat)


Les précédents colloques

- Milieux et sociétés (2004)
- Actualités de la recherche autour du Rhône (2005)
- Aménagements des cours d’eau alpins : dynamiques et histoire (2006)
- Le Rhône : Histoires naturelle et sociale (2007)
- Enjeux sécuritaires et biodiversité (2008)
- Le Rhône : hydrologie, géoarchéologie et sciences naturelles (2009)
- Le Rhône, remplissages sédimentaires et valeurs biologiques (2010)


"Le Rhône : dynamique, histoire et société" :
sous ce titre ont été réunis en 2009 une dizaine d’articles concernant le Rhône et qui rendent compte des interventions les plus significatives des colloques 2004-2008.
En savoir plus >


Articles aqueduc.info
consacrés aux
"Mémoires du Rhône"

Glossaire

  • Bief

    À l’origine, ce mot désignait un canal de dérivation amenant les eaux d’un cours d’eau vers une installation hydraulique (roue à aubes de moulin, turbine hydroélectrique, etc.) ou vers des ate-liers utilisant l’énergie hydraulique (usines de tissage, scieries, etc.). Par bief, on entend aussi aujourd’hui une section de cours d’eau entre deux chutes ou d’un canal de navigation entre deux écluses.

Mot d’eau

  • Eaux usées

    "Dans un monde où la demande en eau douce augmente sans cesse, et où les ressources en eau limitées subissent de plus en plus des contraintes du fait de la surexploitation, de la pollution et des changements climatiques, il est tout simplement impensable de négliger les opportunités qu’offre l’amélioration de la gestion des eaux usées." (Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau 2017)


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