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17 mars 2020.

Climat : l’eau est une partie du problème et un élément de la solution

JOURNÉE MONDIALE DE L’EAU - 22 MARS 2020

Cette année, la traditionnelle Journée mondiale de l’eau du 22 mars risque de passer totalement inaperçue, éclipsée par l’actualité sanitaire du moment. C’est que la pandémie du coronavirus figure aujourd’hui en tête de liste des inquiétudes de la planète et, de façon tout à fait compréhensible, relègue à l’arrière-plan toute autre préoccupation, même quand il s’agit d’un bien aussi vital que l’eau. De ce point de vue, on notera toutefois cette bonne nouvelle : jusqu’à preuve du contraire, le virus ne survit pas dans l’eau et il n’y a pas de risque que l’eau du robinet soit contaminée [1]. Le coronavirus semble avoir également effacé l’un des grands thèmes prioritaires de ces derniers mois : la bataille pour le climat. Or le sujet-clé retenu pour la Journée mondiale de l’eau 2020 porte précisément sur "l’eau et le changement climatique". Hélas, ses principaux messages, du moins dans l’immédiat, ne recevront sans doute que fort peu d’échos. Parlons-en tout de même.

On l’a déjà dit ici : le dérèglement climatique, c’est aussi le dérèglement du cycle de l’eau [2]. De celui-ci, il devient toujours plus difficile de prédire les rythmes saisonniers, d’anticiper les humeurs excessives entre sécheresses et inondations, de garantir que l’eau potable soit toujours de la meilleure qualité possible. Le monde scientifique est quant à lui catégorique : "la crise planétaire du changement climatique est inextricablement liée à l’eau, le changement climatique accroît la variabilité du cycle" [3].

Sans doute avons-nous déjà tous eu l’occasion de constater personnellement l’un ou l’autre des effets de cette crise climatique sur les ressources en eau : le recul d’un glacier ou l’assèchement d’une rivière, ou en moins spectaculaires mais tout aussi patents, les impacts du manque d’eau ou de son trop-plein en particulier dans les domaines de la santé, de l’agriculture, de l’énergie ou des loisirs, sans oublier les atteintes à l’environnement et à la biodiversité.

L’eau ? oubliée !

Mais toutes ces évidences semblent échapper au monde politique. Le meilleur exemple en est le fameux Accord de Paris de décembre 2015, référence incontournable en matière de "riposte mondiale à la menace des changements climatiques". Vous aurez beau chercher : vous ne trouverez nulle trace de l’eau dans ce document, sinon le mot ’océan’, au détour d’une phrase. Les diplomates qui l’ont négocié n’avaient en tête que la diminution des émissions de gaz à effet de serre qui expliquent en grande partie le réchauffement actuel du climat. C’est ce qu’on appelle la politique des silos, c’est-à-dire une vision compartimentée du monde qui nie l’interdépendance des problèmes et l’interaction des solutions.

Vous aurez beau scruter également la multitude d’images qui rendent compte des mobilisations, marches et grèves pour le climat au travers desquelles des dizaines de milliers de jeunes militants réclament à chaque fois aux pouvoirs politiques des mesures concrètes, immédiates et contraignantes. L’eau ne fait pas partie des inquiétudes ou des revendications affichées dans les pancartes et banderoles brandies dans les cortèges. On ne la trouve pas non plus dans la ’déclaration climatique’ adoptée à Lausanne en août 2019 par le rassemblement des jeunes pour le climat,"SMILE For Future" [4]. Autrement dit, pour les politiciens comme pour les militants, l’eau paraît donc ne pas faire partie du problème.

Une journée, trois messages-clés

Cette année, ONU-Eau, l’organisme de coordination des activités onusiennes autour de l’eau, a donc choisi "l’eau et le changement climatique" comme thème de la Journée mondiale de l’eau et l’articule autour de trois messages-clés :
* “Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre. Les décideurs doivent placer l’eau au cœur des plans d’action climatique.”
* “L’eau peut contribuer à la lutte contre le changement climatique. Il existe des solutions durables, abordables et évolutives en matière d’eau et d’assainissement.”
* “Nous avons tous un rôle à jouer. Il est surprenant de constater le nombre d’actions dans le domaine de l’eau que chacun, où qu’il soit, peut entreprendre pour lutter contre le changement climatique.”

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Tirer parti
du potentiel de l’eau

« ... Les mesures mises en place pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ont des répercussions directes sur la gestion et l’utilisation des ressources en eau. Inversement, les mesures d’extraction et de gestion de l’eau ont un impact sur les émissions de carbone en raison de l’intensité énergétique des activités de traitement et de distribution de l’eau .... »

Les experts en sont absolument convaincus : utiliser l’eau de manière plus efficace permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre. C’est même quelque chose d’essentiel dont il faut tenir compte dans les stratégies d’adaptation aux effets des changements climatiques et dans les mesures prises pour les atténuer. Deux catégories de solutions sont avancées : celles qui sont fondées sur des processus naturels, et celles qui font appel à des moyens technologiques.

- Les solutions fondées sur la nature, qui étaient déjà à l’ordre du jour de la Journée mondiale de l’eau du 22 mars 2018 [5], "utilisent ou reproduisent les processus naturels pour accroître la disponibilité en eau (par exemple, la rétention d’humidité du sol ou la recharge des nappes phréatiques), améliorer la qualité de l’eau (par exemple, les zones humides naturelles ou artificielles) et donc réduire les risques de catastrophe relatifs à l’eau et au changement climatique". Aujourd’hui ces solutions restent clairement sous-estimées et sous-utilisées.

Les zones humides, pour ne prendre que cet exemple très concret, jouent un rôle primordial en matière de climat car elles se comportent comme des puits de carbone et absorbent les émissions de gaz à effet de serre. Elles peuvent également jouer le rôle de zones tampons en cas d’inondations et filtrer l’eau. Leur disparition représente une vraie menace pour la biodiversité. Les préserver et les restaurer (faut-il rappeler qu’en Suisse près de 90 % de ces écosystèmes naturels ont été détruits au cours des deux derniers siècles ?) est de toute évidence l’une des composantes essentielles des stratégies globales d’adaptation au changement climatique.

- Qu’on le veuille ou le déplore, les solutions technologiques ont encore et toujours la préférence des gestionnaires de l’eau. Mais quand il s’agit d’investir dans les infrastructures hydrauliques - pour l’approvisionnement en eau potable, le traitement des eaux usées ou le captage d’eaux à usages agricoles par exemple - leur choix peut aggraver ou au contraire atténuer le changement climatique.

Il s’agit, entre autres mesures techniques souhaitables et qui sont déjà appliquées ici et là avec succès, d’augmenter l’efficacité énergétique des installations, en remédiant aux pertes et aux gaspillages d’eau et en l’économisant en particulier dans les secteurs de l’agriculture et de l’industrie, en produisant de l’énergie par le biais de turbines installées sur les réseaux d’approvisionnement en eau potable et d’évacuation d’eaux usées, en récupérant le biogaz généré par le traitement de ces mêmes eaux usées et après leur épuration en les réutilisant pour l’irrigation, etc. Ce qui nécessitera parfois certains arbitrages : par exemple, produire davantage de biocarburants peut dans certains cas entraîner une baisse des ressources en eau nécessaires au développement agricole.

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Exemple de zone humide créée en Californie (USA) à partir d’espaces agricoles déjà cultivés
pour héberger des oiseaux aquatiques migrateurs pendant l’hiver. (Photo Bruce Barnett / Water Alternatives)

Trouver le juste équilibre

En conclusion, le diagnostic posé par les experts consultés par ONU-Eau est à la fois limpide et impératif : "Le fait de ne pas prendre en compte le rôle de l’eau dans toutes les mesures prises pour atténuer le changement climatique (et s’y adapter) peut en réduire l’efficacité et accroître le risque qu’elles soient inadaptées ou même échouent. L’objectif est donc de trouver le meilleur équilibre d’investissement entre les solutions fondées sur la nature et les solutions technologiques, afin de maximiser les avantages et l’efficacité du réseau, tout en minimisant les coûts et les compromis."

Bernard Weissbrodt

P.S. "L’eau et les changements climatiques" est aussi le thème du Rapport mondial annuel des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau publié par l’Unesco le 21 mars 2020. Le rapport complet, un résumé et une synthèse des principaux faits et chiffres sont disponibles (en français) sur le site reliefweb.int.




Notes

[1Voir l’article aqueduc.info : Pas de coronavirus dans l’eau potable.

[2Voir l’article aqueduc.info : Le dérèglement climatique, c’est aussi le dérèglement du cycle de l’eau, 12 décembre 2015.

[3ONU-Eau, Note de politique sur le changement climatique et l’eau, Septembre 2019. Ce document de 28 pages, source principale de cet article, est disponible sur le site unwater.org.

[4Déclaration climatique de Lausanne, 5-10 août 2019. Document disponible sur le site smileforfuture.eu.

[5Voir l’article aqueduc.info : Défis de l’eau : “la réponse se trouve dans la nature”, Journée mondiale de l’eau, 22 mars 2018.

Infos complémentaires

L’impact du réchauffement climatique
sur les ressources en eau

Deux rapports du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat - celui de 2014 sur l’évolution du climat et celui de 2018 sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C - fournissent, "l’information la plus complète disponible sur les bouleversements hydrologiques dus au changement climatique qui sont observés et prévus". En bref, quelques-unes des données mises en exergue par ONU-Eau :

- Limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C et non à 2 °C peut avoir des implications considérables sur les ressources hydriques : cela pourrait réduire jusqu’à 50 % la part de la population mondiale exposée à une augmentation des pénuries d’eau dues au changement climatique.
- Selon les dernières études de modélisation, à chaque degré de réchauffement planétaire, environ 7 % de la population mondiale serait exposée à une baisse des ressources renouvelables en eau d’au moins 20 %.
- En raison d’une plus grande exposition et vulnérabilité au changement climatique, les risques d’inondations devraient s’accroître dans certaines zones d’Asie, d’Afrique tropicale et d’Amérique du Sud.
- Au cours des décennies à venir, le changement climatique accélérera probablement la fréquence des sécheresses météorologiques (baisse des précipitations) et des sécheresses agricoles (baisse de l’humidité des sols) dans de nombreuses régions aujourd’hui sèches.
- Le changement climatique a des effets négatifs sur les écosystèmes d’eau douce, car il modifie l’écoulement fluvial et la qualité de l’eau, ce qui entraîne des risques pour l’eau potable, y compris avec un traitement conventionnel.
- Dans les régions qui connaissent des chutes de neige, le changement climatique continuera probablement de modifier le caractère saisonnier des écoulements d’eau.
- La production totale d’eau de fonte des glaciers augmentera dans de nombreuses régions au cours des prochaines décennies, avant de décliner.
- À quoi s’ajoutent, faute de données suffisantes, les possibles conséquences du changement climatique sur la qualité de l’eau, sur les écosystèmes aquatiques et sur l’état des nappes souterraines. (Source : ONU-Eau)


Le fond des lacs suffoque

- En Suisse, le réchauffement climatique a des conséquences diverses sur les eaux. Il perturbe par exemple le brassage des lacs, influençant ainsi l’apport d’oxygène. Sur cette question précise et à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a mis en ligne un dossier spécial où il est surtout question des températures des eaux de baignade en automne et de la dégradation des milieux naturels.

- Sur le même thème, lire aussi l’interview de Martin Schmid, scientifique de l’environnement, responsable du groupe Eawag Analyse appliquée des systèmes du département Eaux de surface.

Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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