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29 octobre 2020.

Climat et gestion des eaux :
un état des lieux

En Suisse les gestionnaires de l’eau doivent aujourd’hui faire face (...)

En Suisse les gestionnaires de l’eau doivent aujourd’hui faire face à de nouveaux défis posés par le changement climatique, l’évolution de la société et les impératifs écologiques. Ils n’ont pas attendu d’y être confrontés pour élaborer des stratégies et prendre des mesures. Ces efforts doivent être poursuivis, mais où faut-il mettre les priorités et comment s’y préparer ? L’association Agenda 21 pour l’eau [1] a estimé qu’elle était sans doute la mieux placée pour tenter de dresser un état des lieux de ces problématiques. Une synthèse de ses enquêtes et de ses analyses vient d’être publiée par la revue Aqua & Gas [2] d’où il ressort que « beaucoup d’acteurs de la gestion des eaux ont déjà une conscience aiguë de certains des défis qui les attendent dans les décennies à venir mais aussi qu’il apparaît nécessaire de mieux interconnecter l’ensemble des acteurs, de la recherche jusqu’à la pratique, à travers tous les secteurs ».

C’est à l’occasion du dixième anniversaire de l’Agenda 21 pour l’eau que les responsables de cette association ont eu l’idée de dresser cet état des lieux. Les principaux défis auxquels il faudra faire face au cours des 20 à 50 prochaines années dans les différents domaines d’action ont été identifiés par le biais d’une consultation menée auprès de plusieurs dizaines de spécialistes et de professionnels du domaine de l’eau. Ces défis potentiels ont ensuite été discutés dans un atelier réunissant 37 spécialistes qui ont alors mis la priorité sur ceux qui concernaient l’ensemble du territoire national ou plusieurs groupes d’acteurs.

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L’étang de la Gruère, dans le canton du Jura, abrite des plantes et des animaux rares en Suisse. (photo aqueduc.info)
"Il est aussi le gardien de l’histoire du climat de la région sur les 12’000 dernières années. Grâce aux pollens piégés dans la tourbe, on peut par exemple retracer l’histoire de l’agriculture dans les Franches-Montagnes." (Pro Natura)

Tous les domaines d’activité de la gestion des eaux sont concernés

Les changements climatiques vont fortement perturber le cycle de l’eau et l’équilibre des milieux aquatiques : multiplication des sécheresses et des périodes de précipitations intenses, réchauffement des eaux, fonte des glaciers, remontée de la limite des chutes de neige. Ces changements affectent déjà quasiment tous les acteurs du secteur de la gestion des eaux, qu’ils se préoccupent d’approvisionnement en eau potable et industrielle, d’agriculture, de protection des ressources, d’énergie hydraulique ou de prévention des dangers naturels.

De ce constat découlent un certain nombre de priorités, entre autres :

- Sécuriser l’approvisionnement en eau
Il va falloir s’adapter à la modification des régimes hydrologiques au fil des mois et à des périodes de sécheresse de plus en plus longues et fréquentes. La faible recharge des nappes phréatiques, par exemple, ne sera pas sans conséquences pour l’approvisionnement en eau potable de bonne qualité et en quantité suffisante. Dans le domaine agricole, les besoins d’irrigation impliqueront de recourir à d’autres ressources en eau et d’exploiter notamment l’eau des lacs et les eaux souterraines, voire des réseaux publics de distribution.

- Pérenniser les fonctions écologiques et sociétales des milieux aquatiques
Une grande partie des espèces indigènes de Suisse vivent dans ou à proximité des milieux aquatiques. Nombre d’entre elles ne sont que très partiellement capables de s’adapter à des températures de l’eau plus élevées ou à des changements de débits. Compte tenu des substances polluantes qui se déversent dans ces milieux et se diluent plus difficilement en période de basses eaux, c’est une menace supplémentaire qui pèse sur ces écosystèmes. Dans le même temps, les lacs et cours d’eau seront de plus en plus sollicités par la population humaine en quête de rafraîchissement.

Des mesures de protection ou de renaturation ont certes déjà permis de remédier au moins partiellement à certains impacts et dysfonctionnements. Mais, notent les experts dans leur état des lieux, « aucune approche commune, c’est-à-dire intersectorielle, n’a été réellement développée ou imaginée pour permettre aux milieux aquatiques de mieux résister à tous les stress auxquels ils sont et seront exposés (sécheresse, réchauffement de l’eau, etc.), afin qu’ils puissent encore remplir leurs fonctions dans quelques décennies et répondre aux multiples exigences d’une gestion durable des eaux ».

- Améliorer l’exploitation de la force hydraulique
En Suisse, depuis les années 1980, l’augmentation des débits due à la fonte des glaciers a permis de produire davantage d’électricité d’origine hydraulique. Mais cet avantage s’amenuisera au fur et à mesure de la disparition des masses glaciaires au cours des prochaines décennies. Par ailleurs, les variations de débits en cours d’année peuvent générer des surplus ou des manques de production en particulier dans les centrales au fil de l’eau.

Le secteur de l’hydroélectricité est actuellement dominé en Suisse par des questions de fond concernant son développement dans le cadre de la redéfinition de la stratégie énergétique nationale, l’exploitation de la force hydraulique selon les normes légales de la protection des eaux (migration piscicole, éclusées et débits résiduels notamment) ainsi que le renouvellement des concessions des grandes centrales hydroélectriques. Il s’agit là d’enjeux d’autant plus importants qu’ils exigent de concilier des intérêts parfois extrêmement divergents entre usagers de l’eau.

- Limiter les risques en cas de crue
En plus du dégel du permafrost (ces terrains d’altitude normalement gelés en permanence) et de la fonte des glaciers, les périodes de fortes précipitations dont la fréquence et l’intensité sont de plus en plus marquées font croître les risques de dangers naturels dans les Alpes et en plaine la probabilité d’inondations dues à la hausse des débits. Ces risques augmentent également du fait du développement continu des infrastructures et de l’étalement urbain.

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Le lac de barrage du Vernex, dans le Pays-d’Enhaut (Vaud), pendant la canicule de l’été 2018 (photo aqueduc.info)

D’autres thèmes ont été jugés importants tels le maintien de la qualité de l’eau souterraine et des sources, la gestion des conflits lors de l’aménagement des cours d’eau (conflits d’intérêts par exemple entre l’agriculture, les infrastructures routières et ferroviaires, l’urbanisation, l’écologie, etc.), le maintien et le développement des infrastructures liées à l’eau (réseaux de distribution d’eau potable et d’assainissement, systèmes d’irrigation, etc.), la gestion des pollutions issues de l’industrie et de l’artisanat ou encore la numérisation et l’exploitation des données du secteur de l’eau (systèmes de mesure intelligents, contrôles et relevés à distance, etc.).

Le changement climatique est le principal défi

Cet état des lieux met en évidence que la gestion des changements climatiques s’impose désormais comme un sujet de préoccupation prioritaire. Depuis plusieurs années, divers projets et programmes à long terme ont ainsi été lancés tant au niveau fédéral (par le biais principalement du National Centre for Climate Services (NCCS), le réseau de la Confédération dédié aux services climatiques) qu’à celui des cantons, des régions et des groupements divers qui participent au travail d’élaboration des connaissances de base.

Les plans stratégiques et les projets qui ont pu être élaborés au cours des dernières années tiennent déjà largement compte, dans les différents secteurs concernés, des changements climatiques et hydrologiques et des problèmes qui en découlent. Les initiatives qui ont été prises témoignent en tout cas d’une prise de conscience - chez les décideurs, gestionnaires, chercheurs, professionnels et autres acteurs concernés par la gestion des eaux - de ce à quoi ils seront confrontés dans les décennies à venir. Mais l’état des lieux dressé par l’Agenda 21 de l’eau met aussi le doigt sur la nécessité pour eux de s’interconnecter davantage et de mieux partager leurs informations, qu’elles viennent des milieux de la recherche ou des expériences concrètes de terrain, afin de les intégrer dans leurs décisions et leurs travaux actuels ou futurs. (Source : Agenda 21 de l’eau)




Notes

[1Fondée en 2008 à Berne, l’association Agenda 21 pour l’eau a pour objectif « d’aider les acteurs du domaine de l’eau à développer le secteur de la gestion des eaux en Suisse » et de « promouvoir une gestion des eaux qui respecte les principes du développement durable ». Elle regroupe actuellement une douzaine d’institutions (offices fédéraux et cantonaux, associations professionnelles, organisations écologistes) actives à l’échelle suprarégionale et dont une part importante des activités est liée à la gestion des eaux.

[2Stefan Vollenweider (Agenda 21 pour l’eau), Felix Walter ; Samuel Zahner (Ecoplan), La gestion de l’eau au banc d’essai. Changement climatique et autres défis pour l’avenir, Aqua & Gas No 7/8|2020. Aqua & Gas est la revue spécialisée et l’organe de communication officiel de la Société Suisse de l’Industrie du Gaz et des Eaux (SSIGE) et de l’Association suisse des professionnels de la protection des eaux (VSA).

Infos complémentaires

Changements climatiques en Suisse :
causes, conséquences, mesures

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Schéma extrait du flyer Changements climatiques en Suisse édité par l’OFEV

En novembre 2020, l’administration fédérale a de son côté publié un nouveau rapport consacré aux changements climatiques en Suisse et aux indicateurs de leurs causes et de leurs effets, et des mesures à prendre. Cette étude (*) - réalisée conjointement par l’Office fédéral de l’environnement, MétéoSuisse et le Centre national pour les services climatiques – confirme que la Suisse est particulièrement touchée par les changements climatiques : la température moyenne y a gagné près de 2 °C depuis l’ère préindustrielle, c’est-à-dire deux fois plus que la moyenne mondiale.

Les conséquences sont nombreuses (fréquence accrue des vagues de chaleur, sécheresse estivale, recrudescence des épisodes de fortes précipitations et hivers pauvres en neige, etc.), les effets sont de plus en plus visibles à la fois sur les systèmes naturels (modification des débits et de la température des cours d’eau, fonte des glaciers et modification du pergélisol, augmentation des phénomènes d’érosion, etc.) et sur les systèmes anthropiques (impacts sur la production hydroélectrique, risques accrus de pénurie d’eau dans l’agriculture, menaces sur l’économie touristique suite à la péjoration des conditions d’enneigement, etc.).

Les nouveaux scénarios climatiques montrent que si la hausse des émissions de gaz à effet de serre n’est pas freinée, la température annuelle moyenne de la Suisse s’élèverait de 2 à 3 °C supplémentaires d’ici au milieu du siècle. Seule une réduction rapide et drastique de ces émissions permettrait de limiter le réchauffement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels. D’où l’importance de mettre en œuvre sans tarder une stratégie d’adaptation aux changements climatiques pour minimiser les risques. Dans le domaine de la gestion de l’eau, par exemple, l’État fédéral entend poursuivre une gestion de l’eau durable et axée sur l’offre plutôt que sur la demande.

(*) Changements climatiques en Suisse - Indicateurs des causes, des effets et des mesures. Rapport publié par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), l’Office fédéral de météorologie et de climatologie (MétéoSuisse) et le National Center for Climate Services (NCCS). Berne, 2020.
- Télécharger le flyer Changements climatiques en Suisse sur le site de l’OFEV
- Télécharger le rapport


« La Suisse bientôt à court d’eau ? »

Sous ce titre, le magazine l’environnement publié par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a également consacré à la thématique de l’eau et des changements climatiques le dossier de son quatrième numéro de l’année 2020.

"Les conséquences de l’évolution du climat sur les ressources en eau de la Suisse de demain doivent être appréhendées de façon très nuancée, écrit dans sa préface la sous-directrice de l’OFEV, Karin Siegwart. Certes, les pénuries d’eau seront de plus en plus fréquentes à certaines périodes et dans certaines zones. Mais la Suisse – contrairement aux pays du sud de l’Europe par exemple – ne connaîtra pas de pénurie généralisée." Il importe néanmoins de réfléchir sans tarder à la manière de gérer les pénuries et les conflits à venir, "car ces scénarios deviennent de plus en plus plausibles".

- Voir ce dossier sur le site de l’OFEV | ou le télécharger

Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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