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18 novembre 2014.

Cinq ans de recherches sur l’avenir de l’eau en Suisse. Et après ?

Début novembre 2014, le Programme national de recherche sur la (...)

Début novembre 2014, le Programme national de recherche sur la gestion durable de l’eau (PNR 61) a tiré le bilan de travaux dans lesquels se sont impliqués pas moins de 150 scientifiques. Dans ce domaine, ont-ils conclu, la Suisse doit se préparer, sans plus tarder, aux effets des changements climatiques, économiques et sociaux. Seront-ils écoutés ?

À suivre les exposés de l’un ou l’autre des protagonistes de ces recherches pluridisciplinaires, et à lire l’essentiel de leurs conclusions réunies dans cinq documents de synthèse qui devraient servir d’aide-mémoire aux spécialistes en hydrologie et aux décideurs politiques, on ne perçoit que des messages convergents : la Suisse n’est pas aussi riche en eau qu’on le supposait, les facteurs socio-économiques auront sur le secteur de l’eau davantage d’impacts que les changements climatiques, l’avenir de la gestion des ressources en eau passe par de meilleures synergies entre tous ses acteurs (1).

De ce point de vue, les chercheurs se sont efforcés de montrer l’exemple et de concilier théorie et pratique : se refusant à travailler en vase clos, nombre d’entre eux ont associé des gens de terrain à leurs réflexions. Au fil des mois, ils ont ainsi multiplié contacts, interviews, réunions et autres moyens d’échanges d’informations avec des agriculteurs et des hydroélectriciens, des gestionnaires de services des eaux et des responsables de l’aménagement du territoire, des autorités communales et des délégués d’associations, etc.

Bref, on a vu une véritable volonté de dialogue avec des représentants de divers horizons de l’économie, de la politique et de la société devant faire face quotidiennement à l’un ou l’autre des problèmes posés par toutes sortes d’usages de l’eau et par la protection de cette ressource absolument vitale. La prise en compte, pour ne pas dire la valorisation de leurs observations et de leurs savoir-faire était une condition sine qua non de la réussite d’un projet de cette envergure.

Une chose est, pour les scientifiques, de confronter leurs points de vue, convaincus que nul ne peut plus désormais rester cloisonné dans sa spécialité ; une autre est de transmettre leur savoir à la société et de faire en sorte qu’il soit entendu, compris et le cas échéant mis en pratique.

Depuis quelque temps déjà, on assiste à une multiplication d’initiatives, colloques et publications où des chercheurs de différentes disciplines croisent leurs approches sur des problématiques liées à la gestion de l’eau : hydrologues et biologistes, agronomes et environnementalistes, économistes et juristes, et bien d’autres encore s’efforcent de trouver un minimum de langage commun sur des questions aux vastes ramifications. C’est, somme toute, le b.a.-ba du développement durable.

Les choses deviennent un peu plus compliquées lorsqu’il s’agit pour eux de faire passer les conclusions de leurs recherches à un auditoire plus large, c’est-à-dire - dans ce cas précis des ressources en eau – à un public qui va des pouvoirs politiques à l’ensemble des usagers en passant par les gestionnaires techniques, administratifs et financiers. On l’a déjà dit ici : les citoyens, qui souffrent d’un déficit de communication avec le monde politique, attendent des scientifiques qu’ils les aident à comprendre un peu mieux de quoi demain sera fait et comment ils peuvent s’y préparer un tant soit peu.

Plusieurs raisons sont parfois avancées pour tenter d’expliquer le fossé qui peut tenir le monde de la recherche éloigné de celui des praticiens : manque d’informations concrètes et pertinentes, absence de réelle consultation des acteurs concernés, propositions qui ne répondent pas aux questions que se posent les gens de terrain, insuffisance d’appuis politiques et financiers pour la mise en œuvre des recommandations, et parfois défaut d’engagement personnel concret des chercheurs (2).

À première vue, ce n’est pas le genre de reproches que l’on pourrait adresser au PNR 61. Mais la table ronde, qui le 4 novembre 2014 à Berne a conclu la présentation publique de ses travaux, a cependant mis en évidence quelques possibles dissonances, par exemple entre ceux qui d’un côté estiment que ces recherches bien qu’intéressantes n’apportent pas grand-chose de nouveau au débat, qu’il n’y a pas lieu d’envisager de quelconques catastrophes et qu’il serait mal venu de tomber dans l’activisme politique, et ceux qui d’un autre côté pensent que la situation est plus dramatique que ce que l’on veut bien dire, que l’on a manqué de courage et de pragmatisme en ne remettant pas en cause certains usages inappropriés de la ressource et que l’on fait ainsi la part belle aux technocrates de l’hydraulique.

Ces opinions, qui font contrepoint à l’apparente unanimité des rapports de synthèse du PNR 61, appellent en tout cas deux remarques. Chacun sait tout d’abord qu’en matière de gestion des eaux comme dans d’autres domaines relevant de sa compétence, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) déborde d’initiatives et d’activités. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir ne serait-ce que rapidement les pages de son site internet consacré au "thème eau" (3). On y trouve quantité d’études, de normes, de mesures, de recommandations ou encore de guides pratiques émis bien avant les conclusions du PNR 61 Certes les objectifs ponctuels de la recherche scientifique, ses outils et ses méthodes diffèrent en de nombreux points des missions permanentes d’une administration publique. Toutes deux sont sans aucun doute complémentaires, mais on ne voit pas encore très bien comment leurs démarches parallèles vont concrètement s’articuler.

L’autre remarque, qui n’est pas éloignée de la première, porte sur l’idée même de "stratégie nationale de l’eau" dont le PNR 61 souhaite la mise en œuvre : ce serait, lit-on dans ses recommandations adressées à l’État fédéral, "un bon moyen de combiner et de compléter les stratégies partielles en place, mais aussi d’améliorer la coopération des acteurs". Et de préciser qu’une telle stratégie, même si elle ne résout pas tous les conflits d’intérêts, "exerce plus de poids que le modèle existant et les instructions pratiques".

L’idée n’est pas nouvelle. En 2010, un parlementaire avait déposé un postulat demandant au gouvernement "d’élaborer un rapport qui présentera une stratégie de l’eau reposant sur le développement durable et tenant compte des besoins des différents groupes d’utilisateurs" (4). Dans sa réponse, le gouvernement, arguant notamment des principes de subsidiarité et de proportionnalité, a estimé qu’il n’est "ni possible ni judicieux d’exiger de la Confédération d’élaborer des règles applicables dans toute la Suisse pour régir l’accès à l’eau ou d’établir une hiérarchie absolue des intérêts de protection et d’utilisation". Ce qui, le cas échéant, n’empêchera pas l’État fédéral, comme il le fait déjà aujourd’hui, de proposer son expertise et son aide financière aux cantons qui prendront des initiatives dans ce domaine.

C’est aux décideurs politiques, et donc aussi aux citoyens, qu’il revient désormais de prendre le relais du travail des chercheurs et d’initier le passage de la théorie à la pratique. Si, comme l’affirme le PNR 61, "la gouvernance actuelle de l’eau n’est pas adéquatement préparée aux enjeux futurs", on ne voit guère – hormis le repli sur soi et le refus de la réalité - le genre d’arguments décisifs que l’on pourrait faire valoir pour justifier l’immobilisme. Les politiciens n’oseront pas dire ouvertement que la gestion durable de l’eau ne fait pas partie de leurs préoccupations. Mais ils ont tellement d’autres priorités dans leurs agendas, surtout à l’approche d’élections, que ce dossier-là risque de rester trop longtemps lettre morte. Et, dans les mois qui viennent, on aura peut-être envie de dire, paraphrasant un rapport onusien, qu’en ce qui concerne l’eau et l’assainissement, la Suisse souffre elle aussi d’un excédent d’études et de rapports et d’un manque d’action crédible.

Bernard Weissbrodt


Notes (1) Chacun de ces trois constats fait également l’objet d’un article détaillé (voir les différents liens dans la colonne de droite).
(2) Remarques empruntées à l’article de R.Arlettaz et al., "From publications to public actions : when conservation biologists bridge the gap betweenrResearch and implementation", BioScience, 2010.
(3) Office fédéral de l’environnement – Thème Eau
(4) Conseil national, Postulat Hansjörg Walter (UDC/TG), "Eau et agriculture. Les défis de demain". Texte, développement et réponse du Conseil fédéral disponibles sur le site du Parlement fédéral




Infos complémentaires

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:: Les programmes nationaux de recherche (PNR)

Les PNR ont pour mission, en Suisse, d’établir des bases scientifiques à la résolution de problèmes d’importance nationale. Ils sont élaborés à la demande du gouvernement fédéral et mis en oeuvre par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FHS). Les mandats des PNR ont une durée de quatre à cinq ans et bénéficient de dotations de 5 à 20 millions de francs.

:: Le PNR 61
"Gestion durable
de l’eau
"

Ce programme - lancé en 2008, devenu opérationnel en 2010 et conclu en novembre 2014 – avait pour objectif de définir les bases, méthodes et stratégies scientifiquement éprouvées en vue de garantir une gestion durable des ressources hydriques et l’économie de l’eau en Suisse. Il a bénéficié pour cela d’une enveloppe budgétaire de quelque 12 millions de francs suisses. Quelque 150 chercheurs établis dans une dizaine d’universités et d’instituts spécialisés de Suisse ont participé à ce programme.

Après une procédure de dépôt et de sélection des requêtes, 16 projets de recherche ont été retenus, s’articulant autour de deux axes principaux :
- d’une part, les systèmes naturels, avec les impacts du réchauffement climatique sur le cycle hydrologique, sur les écosystèmes aquatiques et sur la qualité de l’eau, et les modifications dans l’occupation et l’utilisation du territoire ou par la pratique d’activités humaines inappropriées ;
- d’autre part, les systèmes sociaux, avec les changements survenus dans le domaine socioéconomique et les stratégies globales et durables à développer dans les domaines de la gestion, de l’exploitation et de la protection des ressources en eau.

:: En savoir plus
sur les 16 projets
du PNR 61

  • Références détaillées de tous les projets
    sur le site pnr61.ch
  • Présentations vidéos (bandes-annonces, aperçus et perspectives) de tous les projets sur le site pnr61.ch
  • Documents de synthèse "Gestion durable de l’eau"
    sur le site pnr61.ch
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Synthèse globale
du Programme national
de recherche PNR 61
Gestion durable
de l’eau en Suisse

Le PNR 61 montre les voies à suivre pour l’avenir

Ouvrage édité par le Comité de direction PNR 61, publié par vdf Hochschulverlag AG an der ETH Zürich, 124 pages, format 24x21 et disponible également en format pdf sur le site vdf.ethz.ch


:: Articles aqueduc.info
liés à la clôture des
travaux du PNR 61

  • 16 questions pour 16 projets de recherche Lire >
  • La Suisse n’est pas aussi riche en eau qu’on le supposait Lire >
  • Les facteurs socio-économiques auront sur le secteur de l’eau davantage d’impacts que les changements climatiques Lire >
  • La solution des problèmes de l’eau passe par de meilleures synergies entre tous ses acteurs Lire >

- Tous ces articles sont regroupés dans un dossier pdf (17 p.) qui peut être téléchargé ici.


:: ILS ONT DIT …


"Ce vaste programme a permis de synthétiser et de consolider le potentiel élevé que recèle la recherche sur l’eau en Suisse. Les facteurs d’influence ne pouvant être qu’en partie maîtrisés, il conviendrait d’affiner les connaissances scientifiques existantes par le biais de la recherche, de les associer au plan stratégique et de les orienter vers un objectif commun afin de jeter les bases d’une stratégie nationale de l’eau.

Cette démarche implique un changement de paradigme de manière à passer d’une observation partielle des problématiques liées à l’eau à une considération globale des systèmes et des bassins hydrologiques. Les ressources en eau doivent dès lors être prises en compte dans un contexte global intégrant à la fois les autres ressources et les champs d’action sociaux, parmi lesquels la production énergétique, la production agricole et forestière sans oublier les synergies notamment générées par la force hydraulique, la correction et la revitalisation des cours d’eau, le développement de l’urbanisation et l’implantation d’activités artisanales et industrielles, le tourisme et le secteur des loisirs."

Prof. Christian Leibundgut,
Université Albert Ludwig, Fribourg-en-Brisgau (D)
Président du comité de direction du PNR 61


"J’ai été un peu étonné du temps qu’il nous a fallu pour nous retrouver dans un dialogue commun entre les différents acteurs du projet. Chacun vient de son horizon, de son secteur, de son niveau. Mais on y est arrivé : on a des résultats concrets, des outils qu’on peut proposer (…) On n’a pas découvert de choses qui vont provoquer une révolution en Suisse. On a plutôt confirmé qu’il faudra faire évoluer notre système vers une régionalisation toujours plus grande, avec toujours plus de professionnalisme et toujours plus de collaborations. Ce n’est pas très nouveau, mais maintenant c’est vraiment scientifiquement confirmé."

Olivier Chaix,
Ingénieur, Integralia SA
Projet PNR 16/IWAGO sur la politique intégrée des eaux

(Ces citations sont extraites des différentes synthèses et/ou des vidéos qui rendent compte des travaux de recherche menés dans le cadre du PNR 61)

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


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