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métiers de l’eau

5 juin 2019.

Chercheure en hydrologie et gestion de l’eau :

"étudier l’eau, c’est d’abord
une question de conviction"

DOSSIER - FEMMES ET MÉTIERS DE L’EAU - 5/7

On pourrait croire, sachant qu’elle est native des rives françaises de la Méditerranée, qu’elle s’intéresse surtout à l’eau salée des mers et des océans. Rien de tout cela. Marianne Milano pense d’abord et spontanément à l’eau douce, à celle qui plus particulièrement coule en surface. À celle dont nous avons besoin au quotidien pour satisfaire toutes sortes d’usages. Première assistante à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, elle a par exemple mené au cours des dernières années des recherches sur l’état de santé des rivières et sur les risques de pénurie d’eau dans le canton de Vaud. Son intime conviction est qu’il faut utiliser les ressources en eau de manière raisonnée et pour cela développer des stratégies qui les protègent et freinent leur surexploitation.

Il n’y a pas si longtemps, Marianne Milano - que nous avons rencontrée dans son bureau au bâtiment Géopolis qui dans la périphérie lausannoise abrite la Faculté des géosciences et de l’environnement - ne prêtait guère d’attention aux questions de l’égalité hommes femmes dans le monde académique. Ce n’est plus le cas depuis qu’elle s’est engagée dans un programme de l’Université visant à soutenir la carrière des femmes de la relève scientifique [1]. "Je n’avais pas suffisamment conscience des enjeux liés aux problèmes de genre dans le milieu universitaire. Aujourd’hui j’y suis beaucoup plus sensible. Il faut savoir par exemple que la période qui suit l’obtention d’un doctorat est un moment important dans le parcours des femmes scientifiques : elles ont le choix entre poursuivre une carrière dans le cadre universitaire ou quitter la voie académique pour chercher du travail dans le secteur public ou dans le privé, mais dans les deux cas elles se heurtent à de nombreuses difficultés pour trouver un poste à la hauteur de leurs qualifications. À ce moment-là, ces jeunes femmes ont alors besoin d’aide et d’encouragement."

L’inégalité en chiffres

Quand nous l’avons invitée à donner son point de vue sur les questions d’égalité à l’Université, Marianne Milano est d’abord partie en quête de statistiques. Ce qui n’a rien de surprenant pour une chercheure versée au quotidien dans des analyses de données. Et un premier constat : "Si, sous l’angle de l’égalité hommes femmes, on regarde les statuts du corps professoral au sein de l’Université de Lausanne, c’est clairement la Faculté des géosciences et de l’environnement qui tient la place de plus mauvais élève. En 2015, sur une trentaine de postes, on n’y recensait que 10 % de femmes professeures. Heureusement entre temps cette proportion a quasiment doublé." [2]

Si dans cette même Faculté l’on cherche plus précisément les professeurs dont le domaine de l’eau est véritablement au cœur de leurs activités, on n’en trouve que deux. Et ce sont deux femmes : une écotoxicologue qui fait autorité en la matière et une hydrologue par ailleurs présidente de la Commission hydrologique de l’Académie suisse des sciences. Une dizaine d’autres professeurs traitent ponctuellement de questions relatives à l’un ou l’autre aspect des ressources en eau et leur effectif se répartit assez équitablement entre hommes et femmes. Enfin, si l’on tente un inventaire récent des thèses de doctorat, on voit qu’il y en a une ou deux qui chaque année portent sur une thématique de l’eau et que sous cet angle il y a autant de femmes que d’hommes.

Une surprise attend toutefois Marianne Milano quand elle se met à chercher des possibilités de formation en hydrologie dans le réseau des universités suisses. Et là, elle ne peut s’empêcher de faire des comparaisons avec son pays d’origine. "Ce que j’ai trouvé m’a fait prendre conscience que - contrairement à la France qui offre une dizaine d’institutions de formation académique sur l’eau - il n’y a pas en Suisse de vraie filière de formation sur l’eau. Il n’y a pas de master en hydrologie, et dans les Écoles polytechniques fédérales on s’intéresse davantage à l’hydraulique qu’à l’hydrologie. Si vous voulez devenir hydrologue, vous ne trouverez rien en Suisse. Vous pourrez suivre par exemple une formation de géographe ou de géologue où vous bénéficierez de cours sur l’eau, mais au final vous n’aurez pas de diplôme d’hydrologue proprement dit." [3]

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Ce tableau extrait des statistiques de la Faculté lausannoise
des géosciences démontre clairement que la proportion entre
hommes et femmes bascule à partir du doctorat et atteint
des extrêmes chez les Maîtres d’enseignement et de recherche (MER).

Tuyaux percés et plafonds de verre

S’y ajoute un autre constat, et non des moindres, relatif à celui que les milieux académiques cachent derrière l’expression anglaise "leaky pipeline", littéralement tuyau percé, une image (peu subtile, avouons-le) qui illustre comment le nombre de femmes dans les effectifs ne cesse de s’amenuiser au fur et à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie des études et des fonctions cadres, jusqu’au fameux "plafond de verre" qui leur barre quasi définitivement la route vers des postes à fortes responsabilités.

Les analyses faites dans les hautes écoles suisses montrent que c’est lors de la transition entre le master et le doctorat que les différences hommes-femmes sont les plus marquées (le taux de passage des hommes est un tiers plus élevé que celui des femmes) alors que jusque-là la proportion est assez équilibrée, avec même parfois un léger avantage féminin. Par la suite, les hommes sont plus nombreux que les femmes à terminer leur doctorat. Et cinq ans plus tard, on voit que les hommes occupent plus facilement que les femmes des postes rémunérés dans la recherche ou l’enseignement [4].

Une fois les chiffres posés sur la table, comment expliquer pareilles inégalités ? Pour Marianne Milano, il convient de se remettre dans une perspective historique. "Quand on a commencé à s’intéresser à l’eau, c’était pour aménager les cours d’eau et faire face aux inondations. Au départ, les questions se posaient en termes d’hydraulique et les réponses étaient apportées par les experts en génie civil et militaire. Autrement dit, c’était un domaine très technique et très masculin où la femme n’avait pas ses entrées. Et quand on a commencé à mettre en place des filières de formation, comme dans les Écoles polytechniques fédérales, c’est le secteur de l’hydraulique qui prévalait. Ce n’est que bien plus tard, quand on a compris qu’il y avait des problèmes de pollution et de qualité de l’eau, que ce monde-là s’est démocratisé et que peu à peu des femmes, par ce biais-là, ont trouvé le moyen d’accéder aux métiers de l’eau."

La chercheure avance également une hypothèse personnelle pour expliquer la faible présence des femmes à des fonctions plus élevées. "Elles intègrent davantage le facteur personnel lorsqu’elles planifient leur carrière et par exemple acceptent plus facilement des postes à 60 ou 80 %. Mais cela leur ferme des portes : elles n’ont plus que trois ou quatre jours pour remplir leurs tâches, elles ne peuvent pas être cheffes ni œuvrer dans des groupes de travail extérieurs, et se retrouvent de fait exclues de certains processus de participation, voire même de moyens d’information."

Les méthodes de travail n’ont pas de genre

Marianne Milano paraît n’avoir aucun doute sur le fait que les sciences de l’eau attirent autant les femmes que les hommes mais que cela se passe selon les sensibilités, les intérêts et les formations de chacune et de chacun. On oublie peut-être trop souvent que le domaine de l’eau est par essence multidisciplinaire, qu’il ne se limite pas aux sciences naturelles, qu’il comporte des dimensions sociales et économiques, que le cycle de l’eau passe par des phases urbaines et qu’il est aussi à la merci des changements climatiques.

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Dans l’Atlas marocain, Marianne Milano (au centre)
explique à des étudiant(e)s comment mesurer un débit
d’eau dans des canaux d’irrigation d’un village berbère.

"L’eau, c’est un objet complexe et multiple, on peut donc s’intéresser à toutes sortes d’aspects dans lesquels il y a beaucoup de choses à analyser, à comprendre et à entreprendre. Il faut les approcher en fonction de ses propres compétences et de ses envies, et le cas échéant ne pas hésiter à se lancer. De toute façon, il arrive un moment où chacune et chacun se retrouve devant un ordinateur pour faire de l’analyse de données et de la modélisation. Et là je ne pense pas qu’il y ait des méthodes de travail différentes pour les femmes ou pour les hommes." Pour avoir mené des recherches sous d’autres latitudes notamment au Brésil sur la crise hydrique de São Paolo [5], la spécialiste en gestion de l’eau sait aussi que dans d’autres sociétés où les corvées d’eau sont d’abord le fait des femmes, "cette disparité s’estompe lorsqu’il faut faire face à une situation de crise hydrique et quand la pénurie réclame de stocker le plus d’eau possible dans un minimum de temps : tout le monde s’y met, les rôles traditionnels sont gommés. On l’a vu aussi récemment en Afrique du Sud : quand il faut faire la queue pour avoir de l’eau, hommes et femmes, Noirs et Blancs sont à égalité."

Quand elle parle de ses recherches dans le domaine de l’eau, Marianne Milano livre discrètement au passage son vécu personnel en matière d’égalité. Quand elle participe à des conférences ou des congrès spécialisés, elle sent bien que face à des cadres sortis des hautes écoles de la fonction publique, être femme, jeune et universitaire ne plaide pas forcément en sa faveur. En France en tout cas, beaucoup moins en Suisse. "Cela a pu déstabiliser, voire décourager, l’une ou l’autre de mes collègues. Moi je ne me vexe pas, parfois ça me fait même sourire. Il faut tout simplement oublier qu’on est dans un milieu d’hommes. Et se convaincre qu’à partir du moment où l’on est sûre de ce sur quoi on veut travailler, il ne faut pas avoir peur d’aller de l’avant et de s’accrocher à ses propres valeurs."

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt



Notes

[1En savoir plus sur le programme PROWD (Professional Women with Doctorates) [sur le site de l’Université de Lausanne.

[2Un tableau détaillé de données sur "L’égalité en chiffres à la Faculté de géosciences et des sciences de l’environnement - Monitoring Egalité interactif" est disponible sur le site de l’Université de Lausanne.

[3Le site de l’Académie suisse des sciences naturelles reconnaît lui-même que, même s’il existe plusieurs offres thématiques dans le domaine de l’eau, "pour l’instant, il n’est pas possible de suivre un cursus purement hydrologique". Voir >

[4Philipp Dubach, Victor Legler, Mario Morger, Heidi Stutz : "Femmes et hommes dans les hautes écoles suisses : Indicateurs sur l’égalité des chances aux études et dans la carrière scientifique". Étude réalisée dans le cadre du sous-programme "Égalité des chances entre femmes et hommes dans les universités" et publiée en 2017 par le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation dans la collection "Dossiers SEFRI". Voir >

Infos complémentaires

LES ARTICLES DU DOSSIER

- En guise d’introduction :
"Si l’eau est véritablement un bien commun …" (Bernard Weissbrodt)
- Fontainière et gestionnaire de réseau d’eau potable :
"l’important c’est d’aimer ce que l’on fait" (Inma Junco).
- Élue municipale et responsable du secteur de l’eau :
"je peux compter sur les professionnels qui m’entourent" (Rosalie Beuret Siess).
- Hydrobiologiste attachée à la surveillance des rivières :
"le plus important, c’est d’avoir un milieu vivant" (Arielle Cordonier).
- Chercheure en hydrologie et gestion de l’eau :
"étudier l’eau, c’est d’abord une question de conviction" (Marianne Milano).
- Un Réseau des femmes ingénieures de l’eau
pour encourager le partage d’expériences.
- Reportages au Bénin :
"Donne de l’eau à la femme, elle saura quoi en faire" (Bernard Capo-Chichi).



L’intégrale du dossier en PDF

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Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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