AccueilInfosAnnées précédentesAnnée 2005

28 février 2005.

Banda Aceh, après le tsunami : quelle eau potable ?

Gérard Luyet est ingénieur rural, spécialisé en hydrologie et (...)

Gérard Luyet est ingénieur rural, spécialisé en hydrologie et hydrogéologie. Depuis deux ans, il est chef de la division eau potable des Services Industriels de Genève (SIG), autrement dit responsable du ravitaillement en eau des Genevois, de son pompage dans le lac et les nappes phréatiques jusqu’aux robinets des usagers. Depuis plusieurs années, il est aussi membre du Corps suisse d’aide humanitaire qui, après le tsunami du 26 décembre 2004, l’a appelé à se joindre d’urgence à sa mission d’évaluation à Banda Aceh, en Indonésie. Le récit de Gérard Luyet sur les conditions d’accès de la population à l’eau potable dans cette ville qui a payé un lourd tribut à la catastrophe.

« Nous étions parmi les premiers arrivés sur place. Et la première difficulté que nous avons rencontrée, en ce qui concerne l’eau potable, était de contacter les personnes qui pouvaient nous fournir des informations sur les installations existantes. Le service des eaux de Banda Aceh comptait environ 200 personnes, mais nous avons eu beaucoup de peine à en trouver quatre. Toutes les autres étaient décédées, portées disparues ou réfugiées dans la montagne.

Quand enfin nous avons réussi à consulter un plan du réseau d’eau potable, les autorités indonésiennes ne nous l’ont pas prêté, car c’était l’unique copie rescapée. De plus, c’était un plan vraiment rudimentaire et pas du tout à jour.

Avec le temps, c’est-à-dire plusieurs jours, nous avons tout de même réussi à récolter quelques informations utiles. Nous avons ainsi découvert que le réseau d’eau potable avait été extrêmement malmené, car il avait été construit majoritairement en PVC. C’est un matériau très cassant. Les tuyaux se disjoignent ou explosent lors de la moindre secousse tellurique. »

Des installations déjà déficientes avant le séisme

« La station principale de potabilisation de l’eau de Lambaro, avant le séisme, ne fonctionnait pas très bien, faute d’entretien, mais elle traitait tout de même quelque 450 litres d’eau par seconde. Ce n’était pas de l’eau potable, mais de la « clean water », de l’eau « propre » utilisée pour le lavage ou pour la cuisson, et qu’il était nécessaire de faire bouillir pour la consommation.

À Banda Aceh, il y avait aussi deux châteaux d’eau qui n’ont jamais fonctionné, car les pertes de charges étaient trop importantes dans le réseau. Et parce qu’il n’y a jamais eu de pompes qui auraient permis de les alimenter la nuit pour les utiliser par gravité dans la journée.

Tout compte fait, il n’y avait en ville que 25’000 compteurs. La toute grande majorité des gens utilisaient de petits puits individuels, un par famille ou pour un petit lotissement de deux ou trois maisons. Des puits sans pompe, d’où l’eau est puisée avec de simples bidons.

Les deux tiers de la ville ont été dévastés et tous les puits qui se trouvaient dans cette zone ont été remplis d’eau saumâtre. Mais la plupart des gens qui n’avaient plus accès à l’eau dans cette zone ont pu être assez rapidement approvisionnés en bouteilles d’eau par l’armée indonésienne. »

Du chlore oui, mais…

« Dans de pareilles situations, il n’est pas facile de faire de la prévention et de faire en sorte que les gens ne boivent pas n’importe quoi. Mais nous savions qu’à Banda Aceh, ils n’avaient pas l’habitude de boire l’eau telle quelle, sans la faire bouillir. Ils le faisaient 2 à 3 minutes, ce qui n’est pas suffisant pour éliminer tous les risques, mais cette précaution élimine déjà bien des germes. Dans l’urgence, c’était difficile de demander plus.

Par ailleurs, les gens n’étaient guère portés à boire de l’eau chlorée. C’était quelque chose de contraire à leur culture. Nous avons donc dû montrer l’exemple, prendre nous-mêmes de l’eau non potable dans un puits, la traiter et la boire devant eux… C’était un vrai problème d’éducation et, comme toujours, cela a commencé par les enfants, leurs parents se sont laissés convaincre, puis les grands-parents et le reste de la famille.

L’information sanitaire était difficile à faire, surtout parce que les gens se sont spontanément organisés dans des camps qui étaient souvent assez difficiles d’accès. Mais, à ma connaissance, il n’y a pas eu de cas déclaré de choléra : les gens qui avaient fui dans la montagne n’ont pas eu de problème d’eau potable, ils ont consommé une eau qui a pu parfois provoquer quelques dysenteries, mais, de ce point de vue, il n’y a pas eu de graves problèmes.

Problèmes de transport et de stockage

Il ne suffit pas dans l’urgence de mettre en place des unités de production d’eau potable. Une fois qu’on a de l’eau, il faut la transporter. Au début de notre intervention à Banda Aceh, il n’y avait que très peu de moyens de transport. Les camions n’ont pu atteindre la ville qu’avec beaucoup de retard et les ‘bladders’ (réservoirs souples) que nous avions commandés ont mis beaucoup de temps à nous parvenir en raison de la situation militaire de la région, de la route très sinueuse partiellement endommagée et des problèmes posés par l’utilisation du petit aéroport par de gros avions cargos.

Un autre problème découvert à notre arrivée à Banda Aceh était le stockage de l’eau dans des réservoirs en fibre apportés par l’armée indonésienne. Ces réservoirs étaient au soleil et la température de l’eau pouvait facilement atteindre les 34-38° C. Un vrai nid de bactéries ! J’ai fait des analyses bactériologiques qui ont démontré une qualité d’eau exécrable. Et comme les responsables locaux chloraient l’eau juste ce qu’il fallait pour qu’elle n’ait pas de goût, je refaisais des analyses par après pour vérifier si la dose de chlore était bonne ou s’il fallait en mettre davantage. »

Des puits qu’il faudra nettoyer

« Si les habitants de Banda Aceh veulent reconstruire leurs maisons là où le tsunami a tout dévasté, ils auront des problèmes avec leurs puits. J’ai analysé des puits où l’eau de mer a pénétré par infiltration, et qui avaient un taux de chlorure de 75 mg par litre (la limite fixée par l’OMS est de 200 mg/l) : c’est donc de l’eau encore consommable.

Mais là où la vague est arrivée directement dans le puits, les doses de chlorure sont tellement élevées que l’eau en est absolument inutilisable. Il n’y a pas d’autre solution que de procéder à un nettoyage du puits. Pour cela, il faut d’abord évacuer l’eau salée avec une pompe immergée, laver le puits au kärscher à haute pression, puis le laisser se remplir, refaire des analyses et, si besoin, refaire une vidange et un lavage, jusqu’à ce que le taux de salinité soit redevenu acceptable. Tout cela prend passablement de temps. »

Témoignage recueilli par Bernard Weissbrodt


Des projets de réhabilitation déjà à l’étude

Très rapidement, l’armée australienne a pu installer une centrale de filtration d’eau. Les Français en ont également monté une autre. Côté suisse, on s’est surtout occupé de l’estimation des besoins et de la commande de matériel. Entre autres pour l’eau potable : des pompes, des jerrycans pliables de 15 litres et des réservoirs souples de 4’000 à 10’000 litres, faciles à transporter et à employer, solides et réutilisables à volonté.

À plus long terme, l’Indonésie, l’Allemagne et la Suisse vont coopérer pour la réhabilitation des installations d’eau potable à Banda Aceh. L’Allemagne s’occupera du réseau de distribution, la Suisse de la station de filtration.

Les Services Industriels de Genève ont été chargés de l’étude du projet de réhabilitation de cette station dont la mise en service est prévue au début 2006. Mais il ne s’agit pas simplement d’un transfert technologique. Les SIG ont également pour mandat de former et de suivre le mieux possible les exploitants sur place.


Informations détaillées sur l’aide humanitaire et l’engagement de la DDC (Direction suisse du Développement et de la Coopération) après le tsunami en Asie du Sud




Infos complémentaires

L’unique plan des canalisations rescapé du tsunami : il n’était pas à jour, mais il a servi à sélectionner les points d’analyses de l’eau

Station de potabilisation principale de Banda Aceh, située à Lambaro

Gérard Luyet procédant à des analyses physico-chimiques de l’eau du réseau avec l’aide d’un passant

Remplissage depuis un camion-citerne d’un réservoir de 2’000 litres, dans le camp de Sekolah Dasar

Station mobile de potabilisation de l’eau, fournie et exploitée par l’Australian Defense Force Photos © Gérard Luyet, SIG

:: Banda Aceh

Capitale de la province d’Aceh, au nord de l’île de Sumatra, Banda Aceh est la plus grande des villes proches de l’épicentre du tremblement de terre à l’origine du tsunami qui a dévasté les côtes de l’Océan Indien le 26 décembre 2004. À la mi-février 2005, cette province – dont la population était estimée à plus de 4 millions d’habitants - était encore et toujours secouée par des répliques du séisme.

Le nombre des habitants de Banda Aceh qui ont trouvé la mort dans le désastre ne sera sans doute jamais connu, car les chiffres de sa population variaient énormément d’une source à l’autre, entre 100’000 et 600’000. Mais c’est par dizaines de milliers que se comptent les personnes portées disparues.

Si les secours ont été lents à atteindre la province d’Aceh, c’est parce qu’elle a des relations pour le moins difficiles avec Djakarta. Déjà connue dans le passé pour sa résistance au pouvoir colonial hollandais, son histoire a connu ces dernières années de nouveaux conflits violents entre ses factions séparatistes et l’armée indonésienne.

:: Menaces sur la nappe phréatique

« À Banda Aceh, il n’y a aucune station d’épuration ni aucun réseau d’assainissement, tout passe par les fosses septiques qui sont un peu à la taille des puits, pour une ou deux familles. Elles n’étaient jamais vidées. Dès que l’une était pleine, les gens en construisaient une autre. Avec les conséquences faciles à imaginer vu que la nappe phréatique se situe à moins de deux mètres de profondeur. On comprend mieux alors pourquoi les habitants de la ville avaient l’habitude de bouillir leur eau et pourquoi on n’a guère eu besoin de leur expliquer ce qu’ils devaient faire avant de la consommer…

Malheureusement, de ce point de vue, la situation risque bien de s’aggraver. Les gens de Banda Aceh, vu l’ampleur de la catastrophe, ont dû rapidement prendre la décision de creuser des fosses communes pour enterrer les cadavres. Ces fosses ont été creusées un peu à l’extérieur de la ville, sur trois mètres de profondeur. Ce qui veut dire que les corps ont été entassés quasiment dans la nappe phréatique. Le mal est fait, définitivement. C’est une des leçons que je retiens : en cas de grande catastrophe, il faut aussi informer les populations de la nécessité de préserver le mieux possible les ressources naturelles. »

:: Quid de la désinfection en bouteilles PET ?

On a beaucoup parlé, du moins en Suisse, d’un procédé de désinfection solaire de l’eau recourant à des bouteilles en plastique transparent (PET) remplies d’eau à purifier et exposées au soleil pendant plusieurs heures. Selon l’Institut fédéral pour l’aménagement, l’épuration et la protection des eaux, qui a développé cette méthode il y a quelques années déjà sous le nom de SODIS , les micro-organismes pathogènes ne résistent ni à l’action destructrice des rayons ultraviolets ni à l’augmentation de la température de l’eau.

C’est un moyen qui fonctionne très bien, admet Gérard Luyet. Avec un bémol toutefois, puisque cela dépend de l’endroit où l’on prend l’eau : « À Banda Aceh, il ne servait à rien de s’approvisionner à la rivière qui alimente la station de filtration, car elle est extrêmement turbide, les limons et les substances qui y sont en suspension se décantent très peu et il est quasiment impossible de stériliser de l’eau de cette façon en une seule journée ».

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


Contact Lettre d'information