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6 décembre 2019.

À quoi donc ressemblait la plaine du Rhône avant sa première correction ?

Échos du 13e Colloque "Mémoires du Rhône"

On a souvent dit que jadis la plaine valaisanne du Rhône ressemblait à un vaste marécage. Mais des recherches menées récemment dans des documents d’archives font penser que cette représentation véhiculée par la mémoire populaire ne correspond pas vraiment aux réalités de l’époque. Dans une communication qu’elle a présentée lors du 13e Colloque "Mémoires du Rhône" le 6 décembre 2019 à Sion, l’historienne Muriel Borgeat-Theler a pu montrer, à partir de quelques exemples concrets, que dès le 16e siècle, les habitants de la vallée ont fait usage des terres proches du fleuve.

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Plan du territoire de la ville de Sion, 1825 (© AEV, Louis de Riedmatten, suppl. P.19. / Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Tout a commencé lors d’un précédent colloque, raconte Muriel Borgeat-Theler, historienne et cheffe de projet à la Fondation pour le développement durable des régions de montagne. En 2013, Ariane Devanthéry, historienne de la culture [1], avait cité Abraham Ruchat, l’un des initiateurs du détail topographique dans la description littéraire, qui en 1714 décrivait le Valais comme un véritable pays de cocagne. Or, un siècle plus tard, les guides de voyage parlaient de la plaine du Rhône comme d’un espace insalubre et inesthétique. Comment expliquer alors pareilles différences de perception d’un même lieu entre le début du 18e siècle et le début du 19e ?

Si l’on se réfère d’abord, ce que fait Muriel Borgeat-Theler, au plan dessiné en 1802 par les ingénieurs géographes français de Napoléon dans son projet de route carrossable à travers les Alpes par le col du Simplon, lui qui avait besoin d’un tracé praticable en tout temps malgré les crues, éboulements et autres aléas, on s’aperçoit que la vallée du Rhône ne ressemblait pas vraiment à un grand marécage. On y voit ici et là des champs et des prairies.

L’historienne renvoie également à cette citation tirée de l’Annuaire 1813 de la Préfecture du Simplon [2] : "Le fond de la grande vallée est un terrain fertile, cultivé en jardins, champs, vergers et bons prés. Mais le Rhône enlève à la culture une grande partie de ce terrain qui par les effets de ce fleuve est dans certaines localités changé en marais ou en plages immenses de graviers et de cailloux."

Une source de choix : les documents fonciers

Ce constat se renforce à la lecture des "reconnaissances", c’est-à-dire d’anciens documents administratifs, en quelque sorte les ancêtres des cadastres et registres fonciers actuels, dans lesquels des particuliers reconnaissaient détenir de leur seigneur des parcelles de terrains dont ils avaient la jouissance à titre temporaire. Ces documents sont riches en toutes sortes d’informations notamment sur la nature des biens tenus en fief (pré, terre, vigne, maison, etc.), sur leur superficie et leur situation, ou encore sur le Rhône et ses bras adjacents.

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Registre de la commune de Riddes, 1592
(photo Muriel Borgeat-Theler)

L’historienne valaisanne a entrepris de parcourir minutieusement l’un de ces volumineux registres, celui de la commune de Riddes, daté de 1592 et comportant pas moins de 900 folios recto verso. À la lecture des reconnaissances qu’il contient, et prenant pour repères des lieux-dits et des toponymes que l’on retrouve sur les cadastres actuels, elle a pu relever par exemple que la zone des Epeneys en rive gauche du Rhône était une zone agricole importante au 16e siècle déjà, qu’elle comportait des champs, des chènevières et des prés pour le fourrage et les litières du bétail, autant de surfaces révélatrices des potentialités agricoles de l’époque. Le registre mentionne également plusieurs dizaines de parcelles abandonnées qui sont revenues à la commune faute de détenteurs.

« Ad culturam reducere »

Cette formule latine - littéralement "rendre à la culture" - est une tournure de phrase qui apparaît souvent dans les documents du 16e siècle. Elle sous-entend clairement qu’il y a eu ici et là des inondations, que des terres ont pu être abandonnées pendant un certain temps mais que la volonté existait chez leurs propriétaires d’en faire à nouveau l’exploitation agricole.

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Reconnaissance d’un certain Laurent détenteur
d’un champ « à côté des pâturages communs à l’est,
du cours du Rhône en-dessous ».
( © AEV, AC Riddes, D3)
-Cliquer sur l’image pour l’agrandir-

Il faut peut-être rappeler aussi que dès la fin du 16e s., les revenus de la terre représentaient une importante source de richesse pour les grandes familles patriciennes de Sion, fortunées, qui n’hésitaient pas à investir dans un développement agricole extensif de la plaine. L’argent qu’elles obtenaient grâce au service et aux pensions de mercenaires à l’étranger leur permettait d’acheter par exemple des parcelles de terrain à proximité du Rhône, quitte à les louer ensuite à des particuliers ou à confier leur exploitation à des domestiques, se comportant ainsi comme une véritable aristocratie terrienne.

C’est au 19e siècle, apparemment,
que le paysage change

Jusqu’en 1813, conclut Muriel Borgeat-Theler, on ne peut pas vraiment parler de lignes de fracture dans le paysage de la plaine du Rhône. Le regard que les voyageurs portaient sur elle à la fin du 18e était probablement dû à des inondations. Mais les riverains s’en remettaient, continuaient à cultiver les terres, s’adaptaient aux caprices du fleuve.

La suite des recherches va peut-être confirmer l’hypothèse selon laquelle c’est au cours du 19e siècle que le paysage a véritablement changé sous l’impact d’une série de crues et d’inondations plus ou moins catastrophiques, dues peut-être aux épisodes climatiques de la fin du Petit Âge glaciaire ou à la surexploitation des forêts sur les versants de la vallée.

Et l’historienne de citer le témoignage du Valaisan Antoine de Riedmatten, qui en 1836, loin de son pays natal, écrit à son père, alors président de la ville de Sion, combien il a souffert d’apprendre "la déplorable nouvelle du désastre que le Rhône vient de répandre dans notre pauvre vallée qui aurait tant besoin de quelques bonnes années pour se remettre des malheurs qui l’affligent si souvent".

Bernard Weissbrodt




Notes

[1Voir l’article aqueduc.info : Le Rhône ambigu des guides de voyage au XIXe siècle (17 décembre 2013).

[2En 1810, Napoléon Ier annexa la République indépendante du Valais qui fut rebaptisée Département du Simplon avec Sion pour préfecture. La domination française sur le Valais cessa en 1813 lorsqu’un régiment autrichien entra à Saint-Maurice.

Infos complémentaires

Le Colloque "Mémoires du Rhône"

Tous les deux ans, l’association valaisanne "Mémoires du Rhône" organise un colloque dédié à des recherches scientifiques interdisciplinaires sur ce fleuve et sur son environnement naturel et humain. Lors de sa 13e édition organisée à Sion le 6 décembre 2019, elle a proposé une série de communications sous le titre "Le Rhône ressource". Voir le programme >

Le projet "Sources du Rhône"

Le projet scientifique "Sources du Rhône", soutenu par le service des Archives de l’Etat du Valais, s’est donné pour ambition de mettre en valeur les nombreux documents qui font référence à la plaine du Rhône et à ses habitants, en particulier entre Sion et Martigny, et de proposer "un regard neuf sur les relations entre les riverains et leur fleuve, une distinction entre mémoire et histoire". Après un volet dédié aux conflits locaux autour du fleuve et un autre à l’évolution des structures foncières situées à sa proximité, ce projet étudie actuellement l’évolution paysagère de la plaine du Rhône et de ses usages entre 1500 et 1850.

Mots-clés

Glossaire

  • Débit résiduel

    Volume d’écoulement qui subsiste après un prélèvement dans un cours d’eau (par exemple pour des besoins d’irrigation ou de production d’énergie). Maintenir un minimum de débit et de profondeur d’eau en aval d’une installation est absolument indispensable pour préserver la qualité de l’eau, assurer la recharge des nappes souterraines, protéger la faune et la flore et offrir des possibilités de loisirs. En Suisse, le débit résiduel minimal à garantir dans les cours d’eau à débit permanents est défini par la législation fédérale.

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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