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7 février 2011.

À Savalou, le Puits du Roi est aussi le Roi des puits

La disponibilité en eau dans la commune de Savalou, au Bénin, (...)

La disponibilité en eau dans la commune de Savalou, au Bénin, pendant les mois de décembre à mai est problématique. Pendant cette longue période, tous les puits domestiques n’ont point d’eau, le niveau d’eau dans les quelques cours d’eau pérennes baisse de façon drastique de sorte que la fourniture d’eau courante devient intermittente voire interrompue. Cependant quelques puits, que l’on peut pratiquement compter sur les doigts d’une main, continuent d’assurer l’alimentation en eau. Entre autres : le puits dit « du roi » (ahosudoto, en langue locale).

Le puits du Roi a été foré et mis en service dans les années 1920 avec l’aide de l’administration coloniale et à la demande du roi Goumoan. L’ouvrage a été réalisé dans des travaux d’utilité publique par des prisonniers de droit commun, dénommés à l’époque ‘prisonniers civils’. D’une profondeur de 15 m et d’un diamètre d’environ un mètre et demi, ce puits creusé dans un sol granitique est situé à 200 m du palais royal de Savalou lui-même adossé à la colline, ce qui lui a conféré cet autre nom de « puits du palais royal » (honnukondoto).

Il est alimenté en permanence par un lac d’eau situé dans la colline selon le principe des vases communicants. Il est intarissable : l’eau y est disponible toute l’année, ce qui en fait une manne pendant les mois chauds de l’année.

C’est le tout premier ouvrage du genre réalisé à Savalou. A l’époque il desservait toute la cour du roi et les quartiers environnants de Lokodanu, Satto, Vêjamè, Malé etc. Soit une population de quelque 2’000 à 3’000 personnes, c’est-à-dire deux fois moins nombreuse qu’aujourd’hui. Jour et nuit sans arrêt et à tour de rôle, femmes, jeunes gens, jeunes filles y puisent l’eau nécessaire à leurs familles. C’est dans les premiers mois de l’année que l’affluence y est la plus forte, avec un pic en février. Il faut alors passer de longues heures à attendre que l’eau gicle et recharge le puits.

La fatigue et l’impatience font parfois monter la tension. Des querelles éclatent qui donnent lieu à des combats spectaculaires notamment entre femmes. Pourtant le puits du Roi unit beaucoup plus qu’il ne divise. Tout le monde en repart toujours satisfait.

Une longévité à toute épreuve

Pour ses nombreux abonnés, l’eau du puits répond bien à tous les usages domestiques. Les inconditionnels la préfèrent à l’eau courante de Savalou suspectée de provoquer des infections et de présenter des qualités organoleptiques douteuses. Autre atout : le puits du palais royal ne connaît lui ni coupure ni panne d’eau.

Soumise à une telle pression d’exploitation, la qualité de l’eau se dégrade quelque peu et peut devenir turbide. C’est pourquoi, une fois par trimestre, le puits reçoit la visite d’un agent des services d’hygiène. Par deux fois au moins durant son existence, il a subi une profonde cure de jouvence, ses parois ont été renforcées et dotées d’un couvercle, par mesure de sécurité et de protection. Pendant les mois d’hivernage, de juin à août, il pleut beaucoup à Savalou et le niveau d’eau des puits et des rivières d’eau monte à son maximum : alors que l’affluence baisse sensiblement, le puits du roi se remplit à ras-bord et refait ses forces en attendant le retour de la saison sèche.

Au cours de sa longue histoire, le puits du roi a connu quelques évènements malheureux et deux personnes s’y sont noyées. Après les cérémonies appropriées de salubrité, il a bien vite repris du service. L’expérience du puits du palais a d’ailleurs fait école à Savalou : une quinzaine de puits y ont été forés et répartis de façon judicieuse pour répondre aux besoins en eau d’une population sans cesse croissante. Mais, faute d’entretien, et peut-être aussi faute de bénédiction royale, ils sont tombés à l’abandon et devenus impropres à la consommation.

Le puits du roi demeure ainsi l’un des rares ouvrages de sa génération à avoir connu pareille longévité. Même s’il a été quelque peu rattrapé par l’urbanisation sauvage et que son espace ambiant s’est réduit comme peau de chagrin sans que personne ou presque ne l’ait remarqué, son âge et les services qu’il rend depuis si longtemps méritent vénération. Il a vu se succéder sur le trône du royaume de Savalou pas moins de cinq monarques et plusieurs générations d’usagers. A présent, rares sont ceux de ses contemporains qui peuvent encore témoigner de son passé et de tant de bons et loyaux services. À la fin de la décennie, il fêtera ses cent ans d’âge. Un siècle de fidélité et de générosité.

Texte et photos :
Bernard Capo-Chichi,
Porto-Novo (Bénin)

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Infos complémentaires

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"Le puits du roi",
bientôt centenaire

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"Le puits du roi", lui aussi
rattrapé par l’urbanisation

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"Le puits du roi", à sec, en attendant que gicle l’eau

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Peu à peu, le soir venu,
"le puits du roi" reprend vie (© Bernard Capo-Chichi)

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Mot d’eau

  • La vie, plusieurs eaux

    “Il y a plusieurs durées dans votre vie. Il y a plusieurs eaux mélangées dans le temps. L’enfance fait comme un courant profond dans la rivière du jour. Vous y revenez souvent, comme on revient chez soi après beaucoup d’absence.” (Christian Bobin, "La part manquante", 1989)

Glossaire

  • Robinet

    Le mot vient de Robin, un sobriquet que jadis, dans les récits moyenâgeux, on donnait au mouton. Chez Rabelais par exemple. On l’employa ensuite pour désigner la pièce - souvent décorée d’une tête stylisée de mouton ou de bélier - installée sur le tuyau d’écoulement d’une fontaine pour fermer, ouvrir ou régler son débit d’eau. L’expression "tenir le robinet" signifiait d’ailleurs : user d’une chose à sa volonté. On notera que pour parler du robinet la langue allemande utilise le mot ... "Hahn", le coq !


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