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24 septembre 2010.

À Megève, un Colloque remet la montagne au milieu du paysage de l’eau

La 3e édition des États généraux de l’Eau en montagne, organisée du 22 (...)

La 3e édition des États généraux de l’Eau en montagne, organisée du 22 au 24 septembre dans la station haut-savoyarde de Megève, aura laissé ses participants sur un double sentiment. Celui, d’abord, de la satisfaction de découvrir que des initiatives en tous genres sont prises en de maintes vallées du massif alpin pour améliorer la protection et la gestion des ressources en eau. Sentiment aussi d’inquiétude quant à la capacité de faire face sans tarder aux problèmes qui se posent en termes d’expertise scientifique et technique, de mise en place de stratégies politiques cohérentes ou encore de mobilisation des moyens financiers indispensables à l’impérative adaptation aux changements climatiques. Entre ce qui se fait déjà et ce qui reste à faire subsiste un vaste champ d’incertitudes et de questions sans réponses, de projets éparpillés et de concertations fragiles, de conflits potentiels et de médiations insuffisamment affutées.

Pourquoi des États généraux, un modèle qui renvoie aux assemblées extraordinaires jadis convoquées par les rois de France pour prendre le pouls des représentants du peuple et dresser la liste de leurs doléances ? Il s’agit, disent les organisateurs, de mettre au jour les préoccupations et les propositions des communautés montagnardes pour la gestion de l’eau, de rappeler certaines valeurs qui leur sont essentielles et faire savoir aux gens d’ailleurs que les pays de montagne aujourd’hui en pleine mutation doivent rester des espaces vivants.

Ceux qui ont participé, en 2002 et 2006, aux premières éditions des États généraux de Megève - dont la toponymie renvoie à un lieu-dit "au milieu des eaux" comme à un véritable programme de rassemblement hydrologique - sont unanimes à souligner leur évolution positive, qu’il s’agisse de l’échange d’expériences et d’informations, de la construction progressive d’une plateforme de travail autour des problématiques de l’eau en montagne ou de la prise de conscience d’enjeux nouveaux parmi lesquels celui des changements climatiques semble occuper aujourd’hui l’avant-scène. Même si l’initiative reste marquée par son approche majoritairement franco-française des hauts-bassins versants, elle n’en présente pas moins un grand intérêt pour les pays européens qui, dans leurs modes de gestion de leurs territoires, alpins ou non, partagent peu ou prou les mêmes soucis.

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Le lac de Javen, sur les hauteurs de Megève (Hte-Savoie)

Couplés à la conférence annuelle des délégués des Organismes de Bassin européens (voir ci-contre), ces États généraux fréquentés par quelque 350 personnes - chercheurs, experts, élus, gestionnaires, représentants d’associations locales ou internationales - n’avaient pas à négocier de document final. Mais des différents ateliers de travail et des essais de synthèse qui y ont été proposés se dégagent cependant plusieurs constats, interrogations et propositions. Entre autres :

- Même si nombre d’experts s’accordent à dire que les montagnes européennes sont d’ores et déjà visiblement affectées par des changements climatiques - lire l’article aqueduc.info : Que faire pour que les Alpes continuent de servir de château d’eau à l’Europe ? - ce constat ne semble pas devoir être, pour le moment, le premier déclencheur des interrogations sur l’avenir des ressources en eau du massif alpin : les préoccupations viennent plutôt d’événements marquants, telles des sécheresses ou des crues, ou des nécessités économiques ou touristiques comme l’enneigement des pistes de ski. Hormis précisément la diminution des précipitations neigeuses, on manque de repères sur les possibles impacts locaux des modèles globaux d’évolution du climat. Parallèlement subsistent aussi pas mal d’incertitudes sur les scénarios du développement économique et social des régions de montagne, et par conséquent, sur leurs futurs besoins en eau.

- Précisément, si l’on affirme quasi unanimement la nécessité de "ne plus se comporter comme des prédateurs inconscients", le préalable à toute démarche est de mieux évaluer les ressources et les besoins en eau. Plusieurs voix se sont élevées pour affirmer, d’une part, que les milieux aquatiques sont un bien commun qui ne se laisse pas partager et qu’il est faux de considérer leur protection comme un usage de l’eau parmi d’autres, et d’autre part que tout projet d’aménagement devrait s’intéresser en priorité aux considérations d’ordre hydrologique plutôt que de les reléguer dans l’inventaire final de ses impacts. On a également entendu des critiques à l’encontre de la formulation officielle du "bon état" écologique et chimique des milieux aquatiques, fixé comme objectif aux États européens à l’horizon 2015, car il importe aussi et surtout de viser à leur "bon fonctionnement".

- La prise de conscience que la ressource eau est limitée, en fonction des lieux et des saisons, génère du coup toute une série de questions sur les usages qu’on en fait et sur la meilleure façon de les concilier, voire de les hiérarchiser (certains sont de toute évidence plus vitaux que d’autres) et de les arbitrer ("les règles de gestion de l’eau changent plus vite que notre capacité à les mettre en œuvre localement", constate un des participants). Cela suppose de sortir des classiques schémas de confrontation et de développer des moyens de dialogue non seulement entre usagers - des distributeurs d’eau potable aux promoteurs de loisirs, des producteurs d’hydroélectricité aux associations écologistes, des pêcheurs aux gardiens d’alpage - mais aussi entre élus, citoyens, agents techniques, experts scientifiques, maîtres d’ouvrage, partenaires financiers, bref l’ensemble des acteurs du domaine de l’eau. Et cette concertation est d’autant plus urgente que la plupart des indicateurs montrent que la quasi-totalité des besoins en eau ne cesse de croître et qu’à l’avenir il faudra, par exemple, accroître un peu partout les capacités de stockage.

- Les Alpes - une majorité de participants en paraissaient convaincus - pourraient devenir un territoire pilote de gouvernance de l’eau en montagne. De l’ambition théorique à la mise en pratique, le chemin sera long. Car il implique de réfléchir à des niveaux d’échelle différents et à tenir compte - plus qu’on ne le fait aujourd’hui - des contextes hydrologiques, institutionnels et culturels locaux davantage que des normes passe-partout édictées par des juridictions fort éloignées des réalités montagnardes. L’hydrosolidarité - un vocable qu’une majorité de congressistes semblait ne pas vraiment connaître et qui s’en est ensuite abondamment servie - n’est pas non plus facile à traduire dans les faits : les gens d’amont sous-estiment souvent les conséquences néfastes de leurs mauvaises pratiques sur les territoires d’aval, et les gens d’en-bas n’ont que rarement conscience que la qualité des ressources en eau dont ils bénéficient résulte des efforts et des investissements coûteux consentis par les populations d’en-haut.

En conclusion, diront les rapporteurs de ces troisièmes États généraux, les nombreuses initiatives, expériences et compétences capitalisées par les communautés montagnardes les autorisent aujourd’hui à construire "un discours original sur les enjeux de la gouvernance de l’eau". Avant qu’il ne soit trop tard et que les effets des erreurs passées ne soient irréversibles, ajoutent les moins optimistes.

Bernard Weissbrodt


> Pour en savoir plus sur les États généraux de Megève, consulter le site eauenmontagne.org




Infos complémentaires

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:: EURO RIOB 2010 :
La solidarité amont-aval
doit être renforcée

Simultanément et parallèlement aux États généraux de l’Eau en montagne, Megève hébergeait également la conférence EURO RIOB 2010, regroupant les organismes membres et observateurs européens du Réseau International des Organismes de Bassin. En plus de son principal ordre du jour portant sur l’examen de l’application de la Directive cadre sur l’eau, promulguée en 2000 par l’Union européenne et servant de référence à la politique communautaire dans le domaine de l’eau, cette conférence a dédié elle aussi une attention particulière "aux caractéristiques des hydro-écorégions et masses d’eau des montagnes européennes, têtes de bassin, et aux mesures spécifiques qu’il faut y envisager pour s’adapter aux effets du changement climatique sur l’hydrologie des grands fleuves européens ayant leur source en montagne". Extrait de sa déclaration finale.

"Les montagnes doivent rester les châteaux d’eau de l’Europe et du monde !

Avec la diminution de l’enneigement et la fonte des glaciers, les régimes hydrauliques de tous les grands fleuves européens, venant des montagnes, sont en train de se modifier. Les montagnes européennes sont d’ores et déjà parmi les premières victimes du changement climatique et ce phénomène ne touche pas que l’Europe : tous les grands fleuves du Monde et leurs principaux affluents prennent leur source en montagne.

Les montagnes jouent un rôle stratégique dans la gestion de l’eau douce : approvisionnement en eau potable, eau pour l’irrigation et l’industrie, production hydroélectrique, eau à usage récréatif. Les modifications liées aux effets du changement climatique génèrent aussi des risques : augmentation de la fréquence et de l’intensité des inondations en automne, hiver et printemps, des sécheresses estivales, forte érosion, glissements de terrains, gros charriages de sédiments, dégradation de la qualité des rivières, augmentation de la température de l’eau …

Il faut dès maintenant passer à l’acte et mettre en place les actions concrètes qui s’imposent d’urgence comme les expériences de terrain présentées lors des ”États généraux de l’Eau en Montagne” qui fonctionnent, donnent des résultats et qui peuvent être généralisées ou dont on peut s’inspirer pour progresser.

Il est d’ores et déjà clair que le coût collectif de l’inaction serait considérable et qu’il faut réagir au plus vite pour s’adapter avant qu’il ne soit trop tard !

Il faut mieux reconnaître le rôle des montagnes pour la collectivité dans son ensemble et mieux aider les montagnards, dans le cadre de politiques intégrées des bassins, pour qu’ils puissent assurer la gestion des territoires, des écosystèmes et des ressources en eau des massifs, et réaliser les équipements intégrés nécessaires en amont, pour continuer à protéger l’aval contre les risques et à fournir aux plaines de l’eau abondante et de qualité, dont elles auront de plus en plus absolument besoin ..."

> En savoir plus sur EURO RIOB 2010

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Le Glapet, l’un des torrents qui traversent Megève,
"au milieu des eaux"
(photos © aqueduc.info)


> Voir aussi le document très documenté publié
par la Convention alpine :
L’EAU ET LA GESTION
DES RESSOURCES EN EAU
Rapport sur
l’état des Alpes (2009)

Résumé à télécharger sur
le site www.alpconv.org

Mots-clés

Glossaire

  • Bédières et moulins

    Une bédière est un torrent d’eaux de fonte ou de pluie qui s’écoulent à la surface d’un glacier et qui au fil du temps finissent par creuser des moulins, sortes de gouffres qui eux-mêmes débouchent sur des réseaux de galeries à l’intérieur ou sous le glacier et jusqu’à sa partie frontale. C’est en quelque sorte un système hydrologique qui ressemble, à certains égards, à celui que l’on trouve dans des massifs karstiques où par érosion l’eau forme toutes sortes de cavités souterraines.

Mot d’eau

  • L’eau fugitive

    On entendait à peine au fond de la baignoire / Glisser l’eau fugitive, et d’instant en instant / Les robinets d’airain chanter en s’égouttant. (A. de Musset, Premières poésies, « Namouna », viii.)


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