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22 janvier 2016.

À Lausanne, un seul service gère maintenant l’eau potable et les eaux usées

Pour une meilleure gestion intégrée de la ressource

Elles sont plutôt rares, en Suisse, les villes et agglomérations où les tâches de distribution de l’eau potable et celles de l’assainissement des eaux usées sont menées au sein d’une seule et même entité technique et administrative.

La Ville de Lausanne vient de faire le pas : depuis le 1er janvier 2016, son nouveau Service de l’eau regroupe l’ensemble des activités et des prestations liées à la gestion intégrée de l’eau "de la source au robinet et du robinet au milieu naturel".

Une telle décision, de nature éminemment politique, ne répond pas seulement à des impératifs de management efficace, mais relève aussi d’une vision davantage cohérente de la gestion des ressources hydriques. Explications de Sébastien Apothéloz, chef de l’ex-eauservice lausannois et appelé à diriger désormais le Service de l’eau de la capitale vaudoise.

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- Sébastien Apothéloz : "Si de Lausanne on regarde le Lac Léman, on voit qu’il sert à la fois de ressource pour l’eau potable et d’exutoire pour l’eau usée. Il y a donc une certaine logique à mettre en place une forme de gestion intégrée de l’eau, et en tout cas de la partie du cycle de l’eau maîtrisée par l’homme, avec son prélèvement dans le milieu naturel, sa consommation et son rejet dans le même environnement.

Cela dit, la décision politique de regrouper la distribution de l’eau potable et l’évacuation des eaux usées ne s’est pas faite uniquement sur cette vision du cycle de l’eau mais aussi par domaines d’activités. On a longtemps considéré l’eau potable comme un service commercial rattaché aux services industriels alors que la gestion des eaux usées relevait plutôt de la voirie et donc d’un service financé par l’impôt. On voit aussi qu’aujourd’hui le gaz et l’électricité sont des secteurs très concernés par la concurrence et la libéralisation des marchés, ce qui n’est pas le cas pour l’eau potable et les eaux usées.

Il semblait donc intéressant de mettre en place d’autres formes de synergies et c’est ainsi qu’à Lausanne on a regroupé le nettoyage des rues et la gestion des déchets dans un Service de la propreté urbaine et intégré l’ensemble du cycle de l’eau - approvisionnement en eau potable, évacuation et traitement des eaux usées – dans un nouveau Service de l’eau. On peut rappeler à ce sujet qu’en 2002 déjà, le service des eaux de l’époque avait quitté les Services industriels pour rejoindre la Direction des travaux avec pour objectif politique de rapprocher eau potable et évacuation des eaux. Cela s’est maintenant totalement concrétisé."

-  aqueduc.info : que répondez-vous à ceux qui disent qu’on ne peut pas mettre ensemble des tuyaux d’alimentation en eau potable et des tuyaux d’évacuation d’eaux usées ?

- Sébastien Apothéloz : "C’est tout à fait possible de gérer les deux réseaux sous le même toit. La preuve, c’est que dans beaucoup de petites communes, la gestion du réseau d’eau potable et de la STEP dépend souvent d’une très petite équipe, voire d’une seule personne. Ce qui est relativement nouveau, c’est que cela se fasse aussi dans une grande agglomération où ces activités sont la plupart du temps séparées, pour ne pas dire cloisonnées.

Il y a évidemment des précautions à prendre pour éviter tout risque de contamination et on dispose pour cela de directives très claires. Par exemple, une conduite d’eau potable doit toujours être placée au-dessus d’une conduite d’eaux usées.

Parmi les arguments en faveur d’un regroupement des activités eau potable et eaux usées, on peut également noter ceux qui ont trait aux technologies de traitement de l’eau : certaines, comme l’ultrafiltration ou le charbon actif, d’abord employées spécifiquement pour l’eau potable, commencent aussi à être utilisées dans les stations d’épuration."

-  aqueduc.info : sachant que dans bien des communes il n’est pas question d’entrer en matière concernant un éventuel regroupement des activités autour de l’eau, n’avez-vous pas le sentiment d’aller un peu à contre-courant ?

- Sébastien Apothéloz : "Non, bien au contraire. Cela se pratique déjà par exemple depuis plusieurs années dans la région de Vevey avec un service intercommunal de gestion (SIGE) chargé notamment de la fourniture et de la distribution de l’eau potable mais aussi du traitement des eaux usées. On sait qu’à Genève, à l’échelle cantonale, les Services industriels font de même depuis pas mal de temps.

En Suisse, historiquement parlant, les services d’approvisionnement en eau ont été longtemps très proches des distributeurs de gaz du fait que leurs canalisations ont souvent été posées en même temps et avec des technologies très proches. On les retrouve d’ailleurs côte à côte dans un organisme faîtier commun, la Société Suisse de l’Industrie du Gaz et des Eaux (SSIGE). Depuis l’an dernier, celle-ci a également ouvert ses portes à une étroite collaboration avec une autre association faîtière, celle des professionnels de la protection des eaux (VSA). Autrement dit, il y a des rapprochements qui se font jusqu’au niveau institutionnel national.

Je ne crois donc pas que Lausanne va à contre-courant. Et si l’on ajoute à cela le point de vue environnemental, le fait d’avoir une vision globale des ressources en eau permet de nouvelles approches très intéressantes."

-  aqueduc.info : quand on prend ainsi la décision de regrouper différents services de l’eau, on sait qu’on rencontrera un certain nombre d’obstacles et qu’il faudra un certain temps pour les surmonter. Comment se prépare-t-on à pareil changement ?

- Sébastien Apothéloz : "Au départ, je redoutais surtout des problèmes d’organisation. N’y aurait-il pas trop de chefs pour telle ou telle activité ? Ou au contraire ne risquerait-on pas de juxtaposer deux activités dans un même service sans qu’elles ne se rapprochent davantage ?

Il y avait aussi une difficulté due au fait que l’ancien service de l’eau était d’une assez grande taille et de surcroît très structuré, alors que du côté de l’assainissement on avait des équipes plus petites et très polyvalentes. On a finalement opté pour un organigramme intégrant les tâches de l’assainissement dans celles de l’ancienne structure de l’eau. Cela permettait d’éviter de tout chambouler et de garder une certaine stabilité pour une partie du personnel, mais d’autres ont pu avoir effectivement le sentiment d’être absorbés par quelque chose de beaucoup plus grand que ce à quoi ils étaient habitués. Ce qui ne va pas de soi au quotidien.

J’avais également un peu sous-estimé qu’une telle réorganisation avec ce que cela implique en termes de regroupement des personnes, de transformation des locaux et de déménagements, demanderait vraiment autant d’énergie."

-  aqueduc.info : qu’en est-il des compétences professionnelles ? Nombre d’entre elles sont sans doute ambivalentes, mais certains métiers ne resteront-ils pas toujours juxtaposés ?

- Sébastien Apothéloz : "Il y a à tous les niveaux techniques des compétences complémentaires et relativement proches les unes des autres. Dans des domaines comme l’ingénierie, la planification, l’exploitation, la construction et d’autres, toute une série de gens peuvent travailler tout aussi bien dans l’un ou l’autre des secteurs de l’eau potable ou de l’épuration. Ceux qui par exemple ont fait un apprentissage d’installateur sanitaire dans le bâtiment s’occupaient de la distribution d’eau comme de son évacuation. On peut aussi regrouper les analyses d’eau potable et d’eaux usées dans un seul et même laboratoire.

Mais il y a évidemment des métiers spécifiques. Monter un réseau d’eau potable n’est pas quelque chose de très fréquent dans les entreprises privées. On a donc une quarantaine de personnes spécialisées dans la construction du réseau la réparation des fuites et les différentes manœuvres sur les vannes. Par contre, en matière d’assainissement, la pose de collecteurs relève plutôt des entreprises de génie civil et le Service de l’eau s’occupera des contrôles.

On ne gère pas non plus un réseau de distribution comme un réseau d’évacuation. Pour l’eau potable, on a besoin d’un service de piquet, capable de maîtriser la qualité de la ressource en continu et d’intervenir immédiatement 24 heures sur 24 en cas de problème. Du côté de l’assainissement, les interventions n’ont de loin pas toujours la même urgence.

De part et d’autre, les cultures professionnelles sont assez différentes et on évite alors de mêler les gens qui œuvrent dans la STEP et ceux qui travaillent dans l’eau potable. Les deux entités demeurent donc assez cloisonnées en ce qui concerne le travail concret. Mais au niveau du management il y a un chapeautage commun car bien des travaux peuvent être menés en collaboration étroite."

-  aqueduc.info : et qu’en disent les usagers ?

- Sébastien Apothéloz : "On a très peu de commentaires du côté du public. Les gens qui posent des questions veulent principalement savoir comment se passe la réorganisation du point de vue des relations humaines à l’interne ou de la répartition des locaux. Mais c’est vrai aussi que depuis quelque temps déjà, notamment lors des journées mondiales de l’eau, on s’est efforcé de présenter cette thématique de la façon la plus large possible. Le grand public ne fait d’ailleurs pas forcément une distinction très claire entre un service d’approvisionnement en eau potable et un service qui gère une station d’épuration. Dans la population on a souvent des approches plus globales de la gestion de l’eau. Cours d’eau, lac, qualité de l’eau, eau potable, épuration, etc. : pour les gens, tout cela fait partie du même domaine."

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt




Infos complémentaires

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Lac de Bret : ses 4,3 mio de m3 fournissent 15 à 20 % de la production du Service de l’eau de Lausanne (aqueduc.info)

Quelques dates

1868
Construction de deux réservoirs permettant la distribution de l’eau sous pression. Jusque-là, l’approvisionnement en eau n’était assuré que par des fontaines publiques et quelques sources privées.

1871
La Compagnie du chemin de fer Lausanne-Ouchy obtient une concession pour l’utilisation des eaux du Lac de Bret comme force motrice pour son funiculaire et pour la vente de ses surplus d’eau à des fins industrielles.

1876
La Ville de Lausanne confie la distribution de l’eau à une entreprise privée, la Société des Eaux de Lausanne (SEAUL).

1890
Épidémie de fièvre typhoïde causée par des infiltrations d’eau polluée dans une conduite. La Municipalité exproprie la SEAUL et la rachète en 1899.

1900
Lausanne accepte une offre privée de la Société électrique de Vevey-Montreux (SEVM) pour la fourniture d’eaux captées dans le Pays-d’Enhaut, nécessitant la pose d’une quarantaine de kilomètres de canalisations.

1901
Création du Service communal des eaux, rattaché aux Services industriels.

1932
Mise en service à Lutry de la station de pompage des eaux du Lac Léman.

1957
La Municipalité rachète à la Compagnie Lausanne-Ouchy les installations du Lac de Bret et de ses conduites d’eau. Après leur restauration, leur exploitation reprend en 1961.

1971
Inauguration à Saint-Sulpice d’une seconde usine de potabilisation d’eau captée dans le Lac Léman.

2002
Le Service des eaux (qui prend le nom de eauservice) est séparé des Services industriels et rattaché à la Direction des travaux qui gère déjà l’assainissement des eaux usées.

2016
Entrée en vigueur de la nouvelle structure du Service de l’eau regroupant l’ancien eauservice en charge de l’approvisionnement en eau potable et les activités évacuation et traitement des eaux de l’ancien service d’assainissement.


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Modules d’ultrafiltration membranaire à l’usine de potabilisation de Lutry (aqueduc.info)

Quelques chiffres-clés

Le nouveau Service de l’eau de Lausanne
- compte quelque 200 collaborateurs
- fournit de l’eau potable à quelque 360’000 habitants : 17 communes sont desservies au détail, ainsi que plusieurs zones industrielles, et 69 communes desservies en gros (en quantités variables selon les besoins)
- surveille 78 kilomètres de cours d’eau, 5 kilomètres de rives lacustres et 120 sources
- assure la distribution de l’eau potable grâce à 2 usines de traitement sur le Lac Léman et 2 usines de filtration, 136’000 m3 de cuve d’eau potable, 20 réservoirs, 24 stations de pompage et 900 kilomètres de canalisations
- procède dans son laboratoire à quelque 65’000 analyses par an
- gère la collecte des eaux usées et des eaux claires par le biais de 360 kilomètres de collecteurs 21 stations de pompage et autres ouvrages, et assure l’épuration des eaux de Lausanne et 15 communes proches à la station d’épuration de Vidy (d’une capacité de 240’000 équivalents-habitants).


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La STEP actuelle de Vidy (photo Ville de Lausanne)

Le projet de
nouvelle STEP

L’actuelle station d’épuration de Vidy, mise en service en 1964, sera reconstruite afin d’être adaptée aux nouvelles exigences de protection environnementale. Ce projet, nécessitant 300 millions de francs d’investissements, comportera des installations de traitement de micropolluants jamais réalisées à cette échelle.

Cette nouvelle STEP sera réalisée par le biais d’une société anonyme (EPURA SA) dont la Ville de Lausanne détient l’entière propriété. La direction de la société et du projet sera confiée à une équipe de six collaborateurs de l’ancien service d’assainissement et rattachés au service de la coordination et du cadastre. Les travaux de constructions devraient durer quatre ou cinq ans.


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> Site web du Service de l’eau de Lausanne

Mots-clés

À paraître

Glossaire

  • Débâcle

    Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue sous l’acronyme anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes.

Mot d’eau

  • « Et tous ces gens
    dans l’eau ... »

    “Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous.” (Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours", 2005)


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