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septembre 2014.

Anticiper le stress hydrique dans le futur : une simple affaire de climat ?

De nombreuses études l’ont déjà démontré : les ressources en eau sont (...)

De nombreuses études l’ont déjà démontré : les ressources en eau sont l’une des composantes naturelles les plus fortement touchées par les changements climatiques et ces impacts potentiellement dommageables pourraient à l’avenir avoir des répercussions sur le fonctionnement des hydrosystèmes et donc aussi sur les modes de gestion de l’eau. Cela dit, l’importance des facteurs socio-économiques ne doit pas être pour autant négligée et il paraît désormais tout aussi nécessaire d’anticiper ce que pourrait être l’économie dans plusieurs décennies. Les conclusions des recherches menées récemment dans la région de Crans-Montana-Sierre vont en tout cas dans ce sens.


Emmanuel Reynard
   Université de Lausanne,
   Institut de géographie et durabilité


Un système de gestion de l’eau quel qu’il soit (aménagement hydroélectrique, système de distribution d’eau potable, réseau d’irrigation, etc.) s’inscrit dans un contexte naturel (hydrologie, climat) et socio-économique particulier et bien défini. Pour comprendre son fonctionnement, il importe donc de l’appréhender comme un système socio-hydrologique et analyser ses différents éléments hydrologiques, sociaux et techniques.

Au cours des prochaines décennies, les ressources en eau seront fortement influencées par les changements du climat : modifications des régimes hydrologiques, fonte des neiges et des glaces, intensification des phénomènes extrêmes (sécheresses, crues), hausse des températures de l’eau, dégradation des écosystèmes par intrusion saline ou baisse des niveaux d’eau, etc. Ces phénomènes potentiellement dommageables auront des répercussions sur le fonctionnement des hydrosystèmes comme sur la manière de gérer ces ressources, en particulier s’ils réduisent la disponibilité de l’eau nécessaire à la satisfaction des demandes.

De ce point de vue, la pression démographique, l’intensification de l’agriculture, l’urbanisation et l’industrialisation sont autant de facteurs qui peuvent aggraver la situation : du fait de la croissance démographique, de l’expansion des surfaces irriguées et de la pollution des eaux par les rejets domestiques et industriels, la tendance va dans le sens d’une pression toujours plus forte sur les ressources en eau, tant du point de vue quantitatif (par l’augmentation des prélèvements) que qualitatif (par la profusion de nombreuses substances nocives).

A cela s’ajoute le fait que les changements climatiques auront également des impacts directs par exemple dans l’agriculture (l’augmentation de l’évapotranspiration modifie les besoins en eau d’irrigation) ou dans le domaine de l’énergie (la modification des régimes hydrologiques devrait influencer la production hydroélectrique). Dès lors, la sécurité hydrique, c’est-à-dire la garantie d’accès à une ressource en eau suffisante et de bonne qualité pour satisfaire tous les besoins des différents usagers sans contrevenir aux impératifs écologiques, tend à se dégrader.

Ne pas négliger l’importance
des facteurs socio-économiques

Cela dit, l’importance des facteurs socio-économiques ne doit pas être pour autant négligée. On voit par exemple que la délocalisation d’une partie de la production européenne vers l’Asie et la Chine en particulier provoque une réduction de la demande en eau industrielle sur le continent européen et une forte augmentation de la pression sur les ressources en eau en Asie.

Ces divers constats postulent par conséquent que l’on s’interroge sur l’accès futur à la ressource et sur l’adéquation entre les ressources et les demandes en eau, mais aussi, pour prévenir d’éventuelles situations de stress hydrique, que l’on anticipe ce que pourrait être l’économie de demain autant que de modéliser le climat des décennies à venir.

Dans cette perspective et en vertu du principe de la garantie des besoins des générations futures, plusieurs recherches menées ces dernières années ont tenté d’appréhender les stratégies de gestion durable des ressources en eau en tenant compte des facteurs socio-économiques. Ces études permettent de montrer que les facteurs socio-économiques sont parfois prédominants lorsqu’il s’agit d’esquisser le futur visage de la sécurité hydrique et d’expliquer le comment et le pourquoi de possibles situations de stress hydrique : c’est le cas notamment d’une étude conduite récemment dans la région de Crans-Montana-Sierre.

L’exemple de la région
de Crans-Montana-Sierre (Valais)

Couvrant une surface d’environ 130 km2, la zone d’étude comprenait 11 communes situées dans la région la plus sèche de Suisse et présentant des profils socio-économiques variés allant de la petite ville (Sierre) à la station touristique de montagne (Crans-Montana), en passant par les communes résidentielles et viticoles du coteau.

L’étude a analysé en profondeur les systèmes actuels de gestion de l’eau à l’échelle régionale ainsi que les impacts des changements climatiques et socio-économiques sur la gestion de l’eau d’ici 2050. Les chercheurs ont également évalué la durabilité de la gestion de l’eau, dans sa forme actuelle et selon différents scénarios d’évolution dans le futur.

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Le glacier de la Plaine-Morte, une réserve importante d’eau pour la région de Crans-Montana-Sierre (photo : E. Reynard).

Différents travaux, qui impliquaient toutes sortes de mesures hydrologiques et climatologiques, ont montré qu’au milieu du 21e siècle, la ressource totale disponible annuellement dans la région devrait se maintenir au niveau actuel grâce au glacier de la Plaine Morte. Jusque vers 2060, sa fonte continue devrait fortement contribuer aux écoulements. Cette situation pourrait néanmoins changer au-delà de cette période en raison de la réduction du volume de glace.

Ce tableau optimiste ne doit cependant pas occulter des situations qui pourront se révéler beaucoup plus critiques lors d’années sèches (comme en 2003 et 2011 par exemple) ainsi qu’en deuxième partie d’été avec une ressource en eau devenant temporairement indisponible. Enfin, il existe de fortes disparités géographiques : les ressources en eau des communes situées sur le coteau sont déjà beaucoup plus limitées que celles des communes de montagne, une situation qui devrait encore s’accentuer au fil des décennies.

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Station de mesures climatologiques installée
sur les prairies de Chermignon
par le projet MontanAqua
(photo : E. Reynard).

L’évaluation des futures demandes en eau a été relativement ardue car il est difficile de s’imaginer ce que pourrait être la situation socio-économique de la région dans 40 ans. Il suffit pour cela d’observer comment, rétrospectivement, elle a évolué depuis la fin des années 1960 : explosion du tourisme hivernal et des constructions dans la station, réduction drastique de l’élevage, développement marqué de l’exploitation viticole dans les années 1970 et 1980 avant une régression depuis le début des années 2000, périurbanisation importante dans toutes les communes, etc.

Quatre scénarios d’avenir

Pour appréhender ce genre d’incertitudes, plusieurs hypothèses de travail ont été établies et discutées avec un groupe d’accompagnement formé d’acteurs locaux (politiques, associatifs, professionnels, usagers). Il en est résulté quatre scénarios :

  1. d’expansion : développement futur selon la tendance actuelle ;
  2. de stabilisation : stabilisation démographique, densification du bâti, évolution du tourisme (rééquilibrage entre les saisons) et amélioration de la gestion technique de l’eau (notamment la séparation des réseaux d’irrigation et des eaux domestiques) ;
  3. de modération : changements drastiques au niveau territorial, entre autres l’abandon du tourisme hivernal basé sur l’enneigement artificiel et le développement du tourisme doux, une diminution de la population, le développement d’une agriculture extensive ainsi qu’un fort développement de l’irrigation au goutte-à-goutte ;
  4. intermédiaire élaboré par les acteurs locaux et combinant des éléments des scénarios 2 et 3.

Pour chacun de ces scénarios, des cartes virtuelles d’occupation du sol à l’horizon 2050 ont été dressées et un calcul de l’évolution des différentes demandes en eau (eau domestique, irrigation, enneigement artificiel, etc.) a été réalisé :

- la demande en eau pour l’enneigement artificiel explose dans le scénario 1 (enneigement de tout le domaine skiable) mais se réduit à zéro dans le scénario 3 (abandon total de cette pratique)
- pour la demande en eau domestique, ont été prises en compte l’augmentation potentielle de la population, mais également l’évolution du bâti (densification des zones à bâtir) et de ses effets en termes de demande en eau (l’habitat individuel dispersé nécessite beaucoup d’eau pour l’arrosage des jardins et pelouses),
- et pour l’irrigation ont été considérés autant les changements climatiques (par exemple une élévation de l’altitude supérieure de la vigne en raison du réchauffement du climat) que l’évolution des pratiques (développement de la micro-irrigation dans les scénarios 2 et 3).

Les résultats de cette étude montrent que dans la région de Crans-Montana-Sierre, les changements socio-économiques régionaux influenceront fortement la demande en eau future et de ce fait joueront un rôle plus important que les modifications climatiques en termes de stress hydrique. Il apparaît clairement - tant en hiver qu’en seconde partie d’été (août-septembre) – que les scénarios 1 et 2, qui induisent un développement territorial plus gourmand en eau que les scénarios 3 et 4, portent en eux un potentiel de stress hydrique important.

À partir de ce constat, un message positif a pu être communiqué aux acteurs locaux : le changement climatique est certes une contrainte supplémentaire dans la gestion du territoire, en particulier des ressources en eau, mais il ne s’agit pas d’une fatalité sur laquelle les décideurs n’ont aucune prise ; au contraire, l’anticipation du stress hydrique passe par une réflexion profonde sur le modèle de développement socio-économique qui devrait être privilégié. Cette réflexion doit toutefois encore être menée : elle est désormais entre les mains des politiques… mais aussi des citoyens !


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Infos complémentaires

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Les lacs – ici celui de la Moubra - font le charme de la station de Crans-Montana. Ils servent surtout à stocker de l’eau pour l’irrigation et parfois pour l’approvision-nement en eau potable (photo : E. Reynard)


:: À propos
de stress hydrique …

Il y a stress hydrique lorsque la ressource (l’offre en eau, tant en qualité qu’en quantité) ne permet pas de satisfaire toutes les demandes. Afin de mesurer le stress hydrique et d’anticiper son évolution, il convient donc de quantifier autant l’offre que les demandes (lire également, dans ce dossier, l’article d’A.Buchs et M.Milano sur la pénurie hydrique).

- À l’échelle globale, on a tendance à simplifier la multiplicité des demandes en les ramenant à une seule variable : la population ou les prélèvements totaux actuels et à venir. Il s’agit bien sûr d’estimations grossières qui se justifient néanmoins à l’échelle globale pour identifier les régions les plus vulnérables au stress hydrique.

- À l’échelle régionale (ou sous-continentale : l’Europe, le bassin méditerranéen, les Alpes), plusieurs recherches ont tenté de modéliser les demandes potentielles futures par grands types d’usagers (en particulier pour l’irrigation et le secteur domestique) en s’appuyant toujours sur ces indices globaux.

- À l’échelle locale ou à celle de petits bassins versants régionaux, peu de travaux ont jusqu’ici tenté d’évaluer l’évolution des demandes. En cela, le projet entrepris dans la région de Crans-Montana-Sierre, par les universités de Berne, Fribourg et Lausanne dans le cadre du projet MontanAqua du Programme national de recherche (PNR 61) sur la Gestion durable de l’eau apparaît comme étant tout à fait original (voir à ce propos l’article aqueduc.info  : "Des scénarios pour anticiper la pénurie d’eau dans les Alpes" du 7 novembre 2013).


- Le texte original et complet de cette contribution est disponible ici
en format PDF.

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aqueduc.info - E.Reynard - Anticiper le stress hydrique

- Le cahier spécial de la Lettre aqueduc.info n° 100 dont cet article est extrait est disponible ici en format PDF.


Mots-clés

Agenda

Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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