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27 juillet 2017.

Il y a 150 ans commençait
la correction des eaux du Jura

LES GRANDES LIGNES D’UN PROJET RÉUSSI

DOSSIER (1). En 1867, les autorités fédérales suisses donnaient leur feu vert à la première correction des eaux du Jura. Ce vaste projet, mené sur deux périodes distinctes et en commun par la Confédération et cinq cantons, est sans aucun doute l’un des plus importants et des plus spectaculaires jamais réalisés en Suisse en matière d’aménagement et de gestion des eaux.

Il avait en effet pour ambition de protéger la région des Trois-Lacs - Morat, Neuchâtel et Bienne - à la merci d’inondations fréquentes et catastrophiques, et en même temps de transformer cette grande plaine marécageuse en terres propices au développement agricole.

Durant l’été 2017, l’Office fédéral de l’environnement et les cinq cantons concernés proposent une exposition itinérante – "Régions entreLACées" – qui permet au grand public de mieux comprendre à la fois le pourquoi et le comment de cet exceptionnel ouvrage d’ingénierie hydraulique et les défis actuels en matière d’aménagement des eaux face notamment aux changements climatiques. [1]

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Le canal de la Broye, entre les lacs de Morat et Neuchâtel. Trois cantons s’y côtoient : Berne, Fribourg et Vaud.

"Lorsque l’on se promène aujourd’hui dans le Grand Marais, on n’aperçoit plus aucune trace de la misère et du désespoir d’antan. La peur des eaux appartient à l’Histoire. Le visiteur voit des jardins potagers regorgeant de légumes, des champs, de charmants villages et de petites villes médiévales. Il découvre aussi des usines, des maisons, des canaux rectilignes, de petits étangs et d’inoffensives rivières. Peu de personnes savent que ce paysage a été presque entièrement façonné par la main de l’homme."
(Matthias Nast, "Terre du lac")

Aujourd’hui le Seeland, "Pays des Lacs", a en effet tout pour plaire : de séduisants paysages lacustres que l’on peut découvrir de multiples façons, sur terre et sur l’eau, et un espace agricole prospère voué aux cultures maraîchères et réputé "plus grand jardin potager" de Suisse.

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Marais et zones d’inondations
avant la 1ère correction des eaux du Jura

Rien de tout cela il y a 150 ans. La région était alors un territoire marécageux et insalubre. Ses habitants, souvent d’une extrême pauvreté, non seulement souffraient de paludisme mais étaient victimes de grosses crues quasi décennales, de l’Aar en particulier, qui envahissaient maisons et étables, détruisaient cultures et récoltes, décimaient le bétail. Autant dire que nombre d’entre eux n’avaient parfois plus d’autre choix que l’exode, voire l’émigration. Longtemps les appels à l’aide restèrent sans écho. En plus de mesures préventives ponctuelles, plusieurs propositions techniques avaient été étudiées pour tenter d’améliorer l’écoulement des eaux au pied de la chaîne du Jura, mais le contexte politique de l’époque (entre autres le conflit entre cantons libéraux-radicaux et conservateurs) de même que des intérêts économiques contradictoires (divergences sur la répartition des coûts des projets) freinaient toute velléité de concertation au niveau régional et intercantonal.

Quand le nouvel État fédéral
prend ses responsabilités

Il faut d’abord attendre la création de l’État fédéral pour que le dossier de la correction des eaux du Jura aille de l’avant. La Constitution de 1848 prévoit en effet que la Confédération peut "ordonner à ses frais ou encourager par des subsides les travaux publics qui intéressent la Suisse ou une partie considérable du pays" [2]. Mais ce n’est qu’en 1867 que les autorités fédérales approuvent finalement un crédit de cinq millions de francs, soit le tiers du coût total du projet, qui permet de passer de l’utopie à la réalité. Les travaux démarrent l’année suivante.

Ils dureront jusqu’en 1891. Le cœur du projet consistait, par le biais d’un nouveau canal, à dévier l’Aar directement vers le lac de Bienne et à utiliser les trois lacs comme une sorte de grand réservoir. Cette modification fondamentale du régime des eaux dans la région devait être rééquilibrée par un aménagement conséquent qui permette d’augmenter le débit de l’Aar en aval du lac de Bienne : d’où la construction d’un exutoire artificiel et d’un nouveau canal entre Nidau et Büren, pour rejoindre le lit primitif de la rivière venue de l’Oberland bernois.

Cela impliquait également de canaliser et d’approfondir les cours d’eaux reliant les lacs - la Broye et la Thielle - de manière à garantir le bon fonctionnement de ce système naturel de vases communicants. Parallèlement, des travaux de drainage furent menés dans les grandes zones marécageuses.

Cette première correction des eaux du Jura a rapidement eu plusieurs effets assez spectaculaires, en particulier l’abaissement du niveau des trois lacs de l’ordre de 2,5 mètres, le gain de 3’000 hectares de nouveaux terrains sur les rives, l’assèchement de quelque 40’000 hectares de marais rendus à l’agriculture, la conversion de l’Île Saint-Pierre en presqu’île (lac de Bienne) et l’émergence de la Grande Cariçaie (rive sud-est du lac de Neuchâtel), devenue aujourd’hui le plus vaste ensemble marécageux lacustre de Suisse.

La deuxième correction

Les années passant, il faudra pourtant se rendre à l’évidence : l’effort accompli, aussi gigantesque soit-il, n’a pas résolu tous les problèmes. Les nouveaux aménagements n’ont pas empêché de nouvelles crues, parfois catastrophiques comme en 1910 et en 1944, et à l’inverse, en période d’étiage, le niveau des lacs descend beaucoup plus bas que ce qui avait été imaginé. La correction des eaux du Jura réclame de nouveaux travaux d’envergure pour parfaire le fonctionnement de cet ensemble hydraulique.

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Pendant la 2ème correction : élargissement du canal
de la Thielle entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne.
Ce dernier est visible en-haut de l’image avec l’Île St-Pierre,
devenue presqu’île avec l’abaissement des eaux.

Dans un premier temps, entre 1936 et 1939, un nouveau barrage est construit sur le canal de l’Aar, non loin de son exutoire du lac de Bienne, pour contrôler en amont le niveau des trois lacs et en aval celui de l’Aar. Cet ouvrage est la pièce maîtresse de tout le système : il garantit à la fois une cote minimale des lacs en période de basses eaux et un écoulement suffisant de la rivière lors des crues. La deuxième correction proprement dite des eaux du Jura intervient deux décennies plus tard, entre 1962 et 1973. Les canaux de la Broye et de la Thielle sont élargis, celui de l’Aar entre Nidau et Büren est approfondi de 5 mètres. Plus en aval encore, on s’attelle à la sauvegarde des méandres de l’Aar dont les berges sont menacées d’érosion et au-delà de Soleure à l’élimination du verrou d’alluvions amenées par une autre grande rivière bernoise, l’Emme.

Et demain ?

La double correction des eaux du Jura a aujourd’hui de quoi rassurer encore les habitants du Seeland et les riverains des trois lacs et de l’Aar. Mais le temps est aussi aux interrogations : qu’en sera-t-il dans les décennies à venir ? Quels seront par exemple les impacts des changements climatiques sur ce vaste système hydraulique, en cas de crues centennales ou de sécheresses anormalement prolongées ? Comment lutter contre l’affaissement des sols qui inquiète de plus en plus d’agriculteurs ?

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Biotope et réserve naturelle dans le vieux lit de la Thielle, en aval du lac de Bienne,
non loin de son ancien confluent avec l’Aar près de Meienried, village natal de J.-R. Schneider,
l’un des grands pionniers de la correction des eaux du Jura.

À ces questionnements, et à d’autres, s’ajoutent des préoccupations d’ordre écologique : la correction des eaux du Jura, revers de la médaille, a de toute évidence chamboulé le paysage naturel de manière irréversible, détruit des forêts alluviales et définitivement asséché des zones humides essentielles à la survie de nombreuses espèces végétales et animales. Les actions menées aujourd’hui sur le terrain par les pouvoirs publics comme par les associations de protection de l’environnement permettront-elles à long terme de restaurer, sinon de préserver certains de ces écosystèmes ?

"La durée de vie des ouvrages ayant permis la correction des eaux du Jura sera bientôt atteinte, explique Marc Chardonnens, directeur de l’Office fédéral de l’environnement [3]. Il va falloir s’atteler à la reconstruction. C’est là l’occasion de remédier au mieux aux effets négatifs de la correction et de nous préparer aux défis à venir."

Bernard Weissbrodt




Notes

[1Exposition itinérante "Régions entreLACées", du 4 juillet au 22 octobre 2017, étapes prévues dans 11 communes de la région directement concernée par la correction des eaux du Jura : voir le site web de l’exposition (présentation, dates et lieux).

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L’exposition itinérante "Régions entreLACées" lors de son escale à Yverdon-les-Bains

[2Constitution fédérale de 1848, article 21. Celui-ci précisait que pour ce genre de travaux publics des expropriations pouvaient être ordonnées "moyennant une juste indemnité". La Constitution fédérale actuelle stipule, dans son article 81, que "la Confédération peut, dans l’intérêt du pays ou d’une grande partie de celui-ci, réaliser des travaux publics et exploiter des ouvrages publics ou encourager leur réalisation".

[3150 ans de la correction des eaux du Jura : entretien avec Marc Chardonnens, directeur de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Voir l’intégralité de l’interview sur le site de l’OFEV.

Infos complémentaires

CRÉDITS DOCUMENTAIRES
- Exposition itinérante "Régions entreLACées", proposée par l’Office fédéral de l’environnement et les cantons de Berne, Fribourg, Neuchâtel, Soleure et Vaud.
- Exposition permanente "Correction des eaux du Jura", Musée du Château de Nidau.
- Matthias Nast, "Terre du lac – L’histoire de la correction des eaux du Jura", 192 pages, édité en 2006 par l’Association du Musée du Château de Nidau. En savoir plus >
- "Barrage de régulation de Port - La pièce maîtresse de la correction des eaux du Jura", brochure publiée par la Direction des travaux publics, des transports et de l’énergie (TTE) et l’Office des eaux et des déchets (OED) du Canton de Berne (2009).

CRÉDITS IMAGES
- Photos d’archives (en noir et blanc) aimablement proposées par le Musée du Château de Nidau.
- Cartes extraites de la brochure "Barrage de régulation de Port", avec l’aimable autorisation de la Direction cantonale bernoise des travaux publics, des transports et de l’énergie.
- Photos actuelles (couleur) : aqueduc.info

* Cliquer sur les images pour les agrandir


Les autres articles de ce dossier
sur la correction des eaux du Jura

2. Il était une fois … le lac de Soleure ?
3. La première correction (1868-1891)
4. La deuxième correction (1962-1973)
5. Pionniers d’hier, acteurs d’aujourd’hui

- Voir aussi l’album photos Le long des canaux des Trois-Lacs,
quatre randonnées pour mieux comprendre les réalisations et les effets
de la correction des eaux du Jura.

Mots-clés

Mot d’eau

  • Nous n’avons pas de fleuves

    "Nous n’avons pas de fleuves, nous n’avons pas de puits, nous n’avons pas de sources ; seules quelques citernes, vides elles aussi, résonnent, et nous les adorons." (Georges Séféris, "Mythologies", 1935)

Glossaire

  • Piézomètre

    En hydrologie, un piézomètre est un dispositif qui permet, à partir du sol, d’avoir un accès direct à une nappe d’eau souterraine. Il s’agit d’un tube de forage par lequel on peut non seulement déterminer le niveau d’eau de la nappe et la réserve disponible, mais aussi prélever de l’eau pour analyser ses qualités physiques, chimique et biologiques. Ces différentes mesures, nécessaires pour exploiter un aquifère de manière durable, sont faites manuellement ou à l’aide de sondes automatiques.


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